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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 12:55

C’est l’apocalypse


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


La M.C.93 à Bobigny propose jusqu’au 7 avril 2009 une nouvelle mise en scène du puissant texte de l’écrivain grec Dimitris Dimitriadis, « Je meurs comme un pays », où, dans une atmosphère de fin du monde, les notions de culture et de nation sont passées au crible d’une haine implacable.

Une musique mélancolique, aux accents vaguement orientaux, s’élève. La pénombre de ce qui ressemble à un hangar désaffecté, noir et sale, est déchirée par de brefs coups de projecteur, qui isolent les quelques éléments de ce décor dépouillé : une table et des chaises, un poteau électrique, une vieille radio, une bâche en plastique transparent. Du fond de la scène béante (une vaste porte ouvre une perspective saisissante sur des locaux à l’arrière), une silhouette féminine se détache et avance avec autorité. Elle attaque : « Cette année-là, aucune femme ne conçut d’enfant. ».

Le ton est donné. Durant presque une heure, c’est de stérilité dont il sera question. Non pas seulement de la stérilité des femmes, mais, plus essentiellement, de la stérilité d’un pays, d’une culture, et de son agonie. Durant presque une heure seront roulées dans le lit d’un texte rageur toutes les formes possibles de la déliquescence spirituelle d’une nation.

Cette nation, quelle est-elle ? On devine, bien sûr, que c’est la Grèce et sa culture plusieurs fois millénaires qui sont d’abord visées. Mais ce pays, menacé de toutes parts par une armée étrangère, et qui s’effondre tout autant à cause d’elle que par le manque de courage de ses soldats et par la corruption de ses politiques, pourrait être n’importe lequel. Le tableau apocalyptique décrit dans Je meurs comme un pays relève de l’universel.

« Je meurs comme un pays » | © Artcomart | Victor Tonelli

Assiste-t-on, alors, à une apologie du nationalisme ? Dimitriadis nous invite-t-il à nous mobiliser pour sauver la patrie en danger ? Tout au contraire. Et, pour ceux qui en douteraient, la dernière tirade du texte, une cinglante déclaration de haine (d’ailleurs déclamée avec une puissance extraordinaire par Anne Alvaro), lève toute ombre d’ambiguïté. Que ce pays meure, meure définitivement, concrètement, qu’il soit rayé de la carte et que sa langue disparaisse, y est décrit comme une délivrance, non comme une perte, car ce pays est mort déjà, depuis bien longtemps, et pèse de tout le poids effrayant des cadavres sur les consciences de ses habitants. En filigrane se dessine l’idée que se débarrasser de cette dépouille puante, plutôt que de faire comme si elle était toujours animée, est le seul acte salubre qui soit.

Par contraste avec la violence de ce propos, la mise en scène est teintée d’une mélancolie poétique. Anne Alvaro occupe sans difficulté de sa présence et de sa voix énergiques ce décor évoquant une histoire qui n’est plus, ruines du jour d’après où quelques mots en grec sont tracés à la craie, stigmates désertiques de ce que fut une civilisation. Dans la profondeur de la scène, quatre vieillards passent de loin en loin, discutent entre eux, prennent la pause pour ce qui semble être une photo de groupe, spectres touchants d’un passé à jamais révolu. La musique, ainsi qu’un discours radiophonique dans un grec spectral, accentuent ce sentiment de tristesse et de deuil. Le texte, composé de phrases longues et heurtées, est soutenu par une actrice qui sait le porter à incandescence tout en en garantissant l’intelligibilité. Les pointes d’ironie sont soulignées avec intelligence et malice. Dommage qu’à certains moments la langue fourche un peu.

Cette adaptation de Je meurs comme un pays provoque donc autant de remises en question qu’elle suscite d’émotions, mais elle brille tout particulièrement par l’atmosphère de tragédie feutrée dont elle parvient à envelopper ce texte très âpre – cette atmosphère qui est celle des pièces d’Eschyle après que le rideau est tombé, échos d’évènements effrayants irrémédiablement accomplis. Je meurs comme un pays est la tragédie d’après la tragédie, errance hébétée dans les ruines de Troie fumantes. 

Vincent Morch


Je meurs comme un pays, de Dimitris Dimitriadis

Traduction : Michel Volkovitch

Conception, mise en scène : Anne Dimitriadis

Avec : Anne Alvaro, Kimon Dimitriadis, Guy Faucher, Guy Folcarelli, Jacques Lewitz

Collaboration artistique : Daniel Migairou

Lumières : Pierre Setbon

Son : Étienne Dusard

Scénographie, costumes : Noëlle Ginefri

Répétitrice : Sarajeanne Drillaud

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

Du 16 mars au 7 avril 2009, du lundi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche les mercredi et jeudi

Durée : 1 heure

25 € | 17 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Adeline W 24/03/2009 12:20

LE spectacle à ne pas rater. J'en suis sortie bouleversée, par le texte, par la performance d'Anne Alvaro, par le décor et la mélancolie qui s'en dégage, par la modernité sans pathos de la mise en scène. Depuis j'y pense tous les jours et j'ai décidé d'y retourner. Loin des grosses productions, une manière "frugale" et exigeante de voir le monde d'aujourd'hui à travers des textes de la littérature contemporaine, j'aime beaucoup le travail d'Anne Dimitriadis (Bar des Flots noirs, Les Folles d'enfer de la Salpêtrière...)

Les Trois Coups 24/03/2009 14:27


Merci, Adeline. Vous en parlez très bien.
Vincent


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