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20 mars 2009 5 20 /03 /mars /2009 16:37

Traverser les apparences


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


« Claire tient un objet plat dans un sac en papier ordinaire. » Les lettres manuscrites s’affichent sur un écran blanc aussi mystérieux qu’une page vierge. Aussitôt après, le drap s’affaisse : d’entrée, le ton est donné. « La Ville » invite le spectateur à se perdre dans les méandres de la fiction, dans un voyage entre le rêve et la vie, où même une didascalie peut être mise en scène…

La Ville, écrite en 2005 par Martin Crimp, est à ce jour sa dernière pièce parue en France. L’auteur est également traducteur, entre autres, de Koltès en anglais, et cette influence se sent dans son écriture, en apparence simple jusqu’à la neutralité, en réalité secouée de sursauts intérieurs dont les enjeux ne nous apparaissent que progressivement. Tout commence avec l’assurance fragile que nous sommes dans un univers normal : le rideau blanc tombé, nous voici dans le décor sobre d’une grande maison de banlieue. Claire et son mari Chris se retrouvent et se racontent leur journée. Banal ? Pas tant que ça. Quelque chose de « l’inquiétante étrangeté » chère à Freud s’immisce dans cette conversation policée, grâce au récit de Claire, traductrice qui rêve de raconter ses propres histoires. En effet, c’est bien l’introduction de la fiction, représentée par un petit carnet rose (le fameux « objet plat » de la didascalie) tombé « par hasard » entre les mains de Claire, qui mettra peu à peu en péril un équilibre familial de plus en plus factice.

Dès cette première scène – même si jusqu’ici, cependant, tout va bien… –, les comédiens sont isolés au milieu d’un décor invivable : quelques meubles stratégiquement placés sur un carrelage noir brillant, où se reflète un arbre sculpté qui se dessine en arrière-plan. Une lumière irréelle inonde le plateau, les changements de scène sont rythmés par d’insolites ritournelles sonores. Marianne Denicourt (Claire) et André Marcon (Chris) font ici preuve d’une grande finesse d’interprétation en jouant constamment sur le fil, réussissant l’exploit d’être avec naturel présents l’un à l’autre dans leur écoute, mais toujours à côté de la réponse attendue. Claire, tout à la joie du récit des évènements de la journée (sa rencontre avec un écrivain qu’elle admire), reste sourde aux tentatives de Chris pour lui – nous – faire partager sa situation : les rumeurs de licenciement qui pèsent sur lui.

Mais c’est dans la deuxième scène que tout bascule et qu’intervient le premier coup porté aux apparences du réel. L’irruption d’un nouveau personnage, l’infirmière Jenny, voisine inconnue du couple jouée par la fantasque Hélène Alexandridis, amène un véritable vent de panique sur la scène, une bourrasque qui va définitivement brouiller la frontière déjà poreuse entre fiction et réalité. D’où pourrait venir Jenny, ses récits terrifiants sur une guerre secrète à laquelle participerait son mari, son costume suranné, et la sentence sans appel qui rythme son drame : « les gens qui s’accrochent à la vie sont les plus dangereux de tous », sinon d’un fantasme d’écrivain ?

Jenny vient réclamer à ses prétendus voisins le silence : leurs deux jeunes enfants l’empêchent de dormir dans la journée. Enfants dont on entendra à peine parler et qu’on ne verra jamais, sinon un peu plus tard sous les traits d’une petite fille blonde. Clone miniature de Jenny, et habillée comme elle, ce personnage désigné par Crimp sous le seul nom de « Fille » met paradoxalement en doute l’existence des enfants de Claire et Chris. Le choix de l’actrice, l’étonnante Janaïna Suaudeau, elle-même pas tout à fait sortie de l’enfance, renforce la complexité de son statut.

Il serait dommage d’aller plus loin dans le dévoilement de l’intrigue. D’ailleurs, après la présentation des quatre protagonistes, tous placés en miroir comme des pions sur un échiquier, l’écriture de Crimp, fidèlement servie par Marc Paquien, n’a plus qu’à dérouler un scénario d’une précision implacable. Le moindre évènement y est signifiant. Le drame affleure, la violence fait rage, qu’elle soit intime ou politique, imaginaire ou concrète : guerre, chômage, ennui, tensions meurtrières dans le couple et la famille… Et la ville rêvée des écrits de Claire se révèle dévastée, livrée à la haine et à la mort, tout comme celle qui hante le récit halluciné de Jenny.

La beauté de ce spectacle réside aussi dans ce qu’il laisse percevoir des frustrations d’une femme qui rêve d’avoir la place et la force de mettre du romanesque et du drame dans sa vie. On pense à Virginia Woolf, non sans raison… Ode ambiguë au pouvoir de l’imagination, la Ville est un spectacle difficile, mais surtout riche de questionnements qui prennent sens bien au-delà de la salle. Le quatuor de comédiens, tout comme le public, prend visiblement un plaisir féroce à cette fable sur l’existence, le fantasme, le vrai et le faux… et, donc, plus que jamais, le théâtre. 

Sarah Elghazi


La Ville, de Martin Crimp

L’Arche éditeur

Traduction de Philippe Djian

Mise en scène : Marc Paquien

Assistants à la mise en scène : Renaud Diligent et Mathis Bois

Collaboration dramaturgique : Élizabeth Angel-Perez

Avec Hélène Alexandridis, Marianne Denicourt, André Marcon, Janaïna Suaudeau

Décor : Gérard Didier

Réalisation de la sculpture : Anne Leray

Lumière : Roberto Venturi

Assistant aux lumières : Tom Klefstad

Costumes : Claire Risterucci

Réalisation des costumes : Vanille Idmont et Samy Douib

Son : Anita Praz

Maquillage : Cécile Kretschmar

Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille cedex

Réservations : 03 20 14 24 24, ou à l’accueil du théâtre du mardi au samedi de 13 h 30 à 18 h 30

Du 17 au 21 mars 2009, du mardi au samedi à 20 heures, sauf le jeudi 19 mars 2009 à 19 heures

Durée : 1 h 30

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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