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19 mars 2009 4 19 /03 /mars /2009 21:11

Métaphore de tribunal aux affaires familiales

 

À la fois juge et parties, et en l’absence de témoins, Grégoire plaide, seul en scène, à charge et à décharge, une heure durant, avec une énergie inépuisable.

 

Difficile de faire toute la lumière dans une histoire familiale aussi ténébreuse : une maman pin-up, un papa qui valait trois milliards, un frère qui est loin d’être un cadeau, une voisine sortie d’un tableau d’Ingres ou de Delacroix… Resteront-ils tous longtemps présumés innocents ?


Grégoire est tous les personnages. Il dénoue patiemment les fils de l’intrigue en remontant le cours de son histoire personnelle, s’évertuant à mettre de l’ordre dans un passé chaotique. Il joue la reconstitution des faits les plus marquants d’une enfance chahutée par les aléas.


L’interprétation est formidable. Mikaël Chirinian s’est investi à fond dans la pièce, et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’hésite pas à mouiller le maillot. Rouge, bleu, violet, rose, noir, gris… l’acteur a endossé tous les costumes. Chaque épisode est une mise à distance d’une enfance qui aurait pu être insupportable. On assiste à ses mues successives, et les dépouilles s’alignent au tableau comme des carcasses d’écorchés au-dessus d’un billot. Rassurez-vous : l’hémoglobine n’est que l’encre rouge qui traduit les maux en mots. La recette n’est pas nouvelle : si l’écriture vaut bien une analyse, la scène vaut bien un divan.


Le moindre signe prend sens, pour accéder au symbolique. Le travail de deuil de la famille idéale semble avoir été mené jusqu’au bout. Et, quand le comédien descend dans la salle, c’est pour mieux prendre du recul sur la scène qui est en train de se rejouer au-dessus. De fait, le spectateur n’est jamais dans une position inconfortable, car on ne lui demande pas de prendre partie. Cela aurait pu être sinistre. C’est vraiment drôle. On devrait avoir pitié. Or on s’amuse franchement. Jusqu’à ce que, néanmoins, une petite gêne s’installe. On s’attendrait à assister à davantage de révolte, éprouver plus d’émotions, et on se sent curieusement coupable de ne pas retenir son rire.


Le texte est un montage directement travaillé à partir du livre de Grégoire Bouillier, découvert par le comédien à Bruxelles. On sait que l’actualité est envahie par les histoires de famille. Ce qui est original ici, c’est le parti pris de la mise en scène, servie par une accessoirisation débridée. Chaque objet devient ainsi une pièce à conviction qui trouve sa place dans une démonstration magistrale au tableau sépia des souvenirs. Un procédé qui permet la mise à distance nécessaire à l’éloignement des démons intérieurs.


Le public entrevoit lui aussi ses propres « fantômes », suggérés par des images, des répliques ou la bande-son du spectacle. C’est Philippe Noiret dans Alexandre le Bienheureux tendant la main vers la forêt d’objets accrochés au-dessus de son lit. C’est la naissance de Nicolas, le fils de Brigitte Bardot. Ce sont les voix de Donna Summer interprétant Love to Love You Baby et de Dolly Parton dans Here You Come Again. C’est encore la musique d’Henry Mancini, qui a si bien accompagné les divagations de l’inspecteur Clouzot. Ce sont les déhanchements des danseuses du Café Muller de Pina Bausch au Théâtre de la Ville. C’est enfin Blaise, le poussin masqué de l’univers fourmillant de Claude Ponti.


Les enchaînements sont rapides comme l’éclair. On aimerait quelques secondes de répit pour laisser filtrer davantage d’émotion, à l’instar de la dernière pause. Un arrêt sur image où la famille est rassemblée pour estampiller le timbre-poste qui expédiera l’enveloppe des souvenirs. Le verdict final est sans appel : la vie est une insupportable malice. 


Marie-Claire Poirier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le spectacle avait été présenté au Off du Festival d’Avignon en juillet 2008. Il avait fait l’objet d’une critique publiée le mardi 29 juillet 2008.


Rapport sur moi, d’après Grégoire Bouillier

Mise en scène : Anne Bouvier

Avec : Mikaël Chirinian

Lumière : Xavier Hulot

Décor : Virginie Destiné et Éric den Hartog

Coréalisation : Théâtre Tristan-Bernard, Têtu, Les Visiteurs du soir

Théâtre Tristan-Bernard • 64, rue du Rocher • 75008 Paris

Réservations : 01 45 22 08 40

Du 6 février au 1er avril 2009 à 19 heures, samedi à 16 heures, relâche le dimanche

Durée : 1 heure

27 € | 21 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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