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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 22:10

La malédiction du prince


Par Diane Launay

Les Trois Coups.com


Marie-José Malis, en collaboration avec le philosophe Alain Badiou, propose une version à la fois politique et onirique de la sublime pièce de Kleist, « le Prince de Hombourg ».

Heinrich von Kleist est un personnage troublant et contrasté. Né en 1777 à Francfort-sur-Oder dans une famille d’officiers, il embrasse très jeune la carrière militaire, en rejoignant les rangs de l’armée prussienne. Quelques années plus tard, il abandonne les armes pour l’université, découvre Kant et sa Critique de la raison pure, puis rencontre Gœthe et Schiller. Cette personnalité hors normes répartit alors sa ferveur et son désir d’absolu entre l’art et la grâce d’un côté, la guerre et la discipline de l’autre.

Le Prince de Hombourg, sa dernière pièce, est un hymne au patriotisme, mais aussi une remise en cause subtile des manipulations de la politique et du pouvoir. Dans cette pièce, Kleist se fait le témoin déchiré de l’histoire de son temps : le fervent patriote approuve la consolidation de la puissance prussienne, qui exige de fédérer des principautés féodales en un État-nation, tandis que le poète déplore la disparition d’une chevalerie médiévale qui repose sur le courage, l’honnêteté, la loyauté, la fidélité. Un système nouveau, fondé sur l’ordre et la rationalité, annonce les bouleversements politiques des États modernes.

« le Prince de Hombourg » | © Jean-Guy Planès

Faut-il obéir aux lois ou à son cœur ? Faut-il accepter le cours de l’histoire et celui de son propre destin ? Telles sont les questions essentielles posées par le Prince de Hombourg, sorte de Hamlet germanique, qui font écho à la biographie tourmentée de Kleist. Cette ultime pièce achevée peu avant son suicide, quasi testamentaire, se situe dans la continuité des « miroirs », traités poétiques destinés à l’éducation des princes. Le Prince de Hombourg, composé à la gloire des Hohenzollern, semble destiné à les adjurer de freiner la marche vers un monde où le calcul, la stratégie et la manipulation dictent toute conduite politique.

En dépit de cette exhortation aux princes, la pièce de Kleist me paraît participer d’un certain fatalisme romantique puisque, en définitive, la trajectoire des protagonistes est déterminée par des forces et des pouvoirs qui les dépassent, ceux de l’Histoire. Néanmoins, Marie-José Malis s’est emparée du Prince de Hombourg comme d’une œuvre résolument positive, qui « relançait l’Histoire ». Elle confère à la pièce de Kleist une clarté trouble, entre sublime et sentimentalisme. Le travail sur le texte, la présence de la musique, la gestuelle des acteurs s’éloignent d’une transcription réaliste, et contribuent à une impression de distance, de rêve, comme si les présences sur scène, en appesanteur, nous parvenaient à travers une étendue aquatique.

On peut reprocher l’affectation de certaines poses, un certain maniérisme dans l’exaltation vers le sublime, des sourires un peu trop émerveillés, bref, une volonté un peu trop manifeste de faire passer les émotions au public, une certaine complaisance vis à vis du texte. Le dispositif scénique semble pourtant vouloir déjouer cette prétention au sublime et à la gravité. Une petite scène de salle des fêtes villageoise, avec cotillons éparpillés, accueille de façon incongrue les très sérieuses réunions de l’état-major. L’effet de réel produit par l’injection de ce petit pan de réalité est déjoué par le décalage et la mise en abyme d’un petit théâtre dans le théâtre, qui suggère que tout n’est peut être que masques et représentation. Un jeu des illusions qui donne à la pièce une atmosphère sensible de rêve étrange, mais qui aurait pu, à mon goût, s’accommoder d’un peu moins de lyrisme et d’un peu plus de sobriété. 

Diane Launay


Le Prince de Hombourg, de Heinrich von Kleist

Compagnie La Llevantina

Mise en scène : Marie-José Malis

Collaboration à l’écriture : Alain Badiou

Avec : Pascal Batigne, Brice Beaugier, Olivier Coulon-Jablonka, Hélène Delavault, Sylvia Etcheto, Olivier Horeau, Claude Lévèque, Victor Ponomarev, Didier Sauvegrain

Création costumes : Zig et Zag

Création lumière : Jessy Ducatillon

Création sonore : Patrick Jammes

Scénographie : Jean-Antoine Telasco, Jessy Ducatillon, Adrien Marés, Marie-José Malis

Coordination et diffusion : Béatrice Cambillau

Production : Cie La Llevantina

Théâtre Garonne • 1 , avenue du Château-d’Eau • 31300 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

www.theatregaronne.com

Du 5 au 12 mars 2009 à 20 heures les jeudi, mardi, mercredi ; à 20 h 30 les vendredi et samedi

Durée : 3 h 20, sans entracte

20 € | 16 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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