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16 mars 2009 1 16 /03 /mars /2009 18:37

Des héros et des monstres


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Avec « le Diable en partage » de Fabrice Melquiot, pièce qui offre une plongée en apnée dans les tréfonds de l’humain, la compagnie des Sans-Chapiteau-Fixe a fait un choix d’une redoutable exigence. C’est avec un talent qu’il faut saluer que la troupe a relevé ce défi, pour offrir l’une des pièces les plus bouleversantes qu’il m’ait été donné de voir jusqu’ici.

Lorko est en prison. C’est un traître. Il ne veut pas se battre. Il ne veut pas devenir un héros, participer à la glorieuse résurrection de la nation serbe. Il pense à sa femme, qu’il aime plus que tout au monde, sa femme qui, pour les siens, est du camp d’en face. Elma est bosniaque, ou plutôt musulmane comme on dit là-bas. Un militaire le frappe, le menace, lui rappelle ce qu’il doit à sa patrie. Debout, le poing levé, il est contraint d’éructer une haine qu’il ne ressent pas, mais que les autres, autour de lui, ressentent intensément. Meute de chiens qui pressentent l’hallali, salivant déjà à l’idée du sang frais.

Lorko part donc sur le front. Il y fait un massacre d’oiseaux et d’animaux domestiques, visant avec soin tout ce qui ne marche pas sur deux jambes. Réfugié derrière une fenêtre, des souvenirs reviennent, des visages se dessinent. Jovan, son jeune frère ; Alexandre, l’ami recueilli au décès de ses parents ; Elma, son épouse. Jours heureux, insouciants, où rien – presque rien – ne laissait présager ce déchaînement monstrueux de violence. Il doit fuir cet enfer. Il déserte et prend le chemin de la France, tandis que là-bas, en Bosnie, la guerre fait son œuvre de mort. Alexandre et Jovan participent aux massacres, les blessures physiques de l’un renvoyant à la corruption morale de l’autre. Leur famille en sera dévastée.

Tout est juste dans le Diable en partage, d’une justesse à la fois redoutable et profondément bouleversante. Comment la guerre mène à la folie des hommes ordinaires, ni plus ni moins mauvais que les autres, par le biais de la toute-puissance et de l’impunité absolue qu’elle semble leur conférer, comment elle favorise l’expression de leurs instincts les plus sordides, comme elle réduit en cendres tous les liens familiaux. Car il s’agit moins de décrire ici l’horreur des massacres que de mettre en lumière cette lente métamorphose de l’homme en démon, au rythme de ce leitmotiv pathétique : « Je suis un héros ! ».

Ce propos est admirablement souligné par la mise en scène de Johanna Boyé, à la fois sobre, énergique et limpide. L’économie de moyens, le peu d’accessoires utilisés, le refus de la surenchère visuelle rendent les dialogues d’autant plus percutants et laissent au spectateur le soin d’imaginer le pire. Malgré l’imbrication des lieux et des époques, la succession des scènes reste toujours parfaitement compréhensible, sans que jamais l’on se sente perdu entre les rêveries des divers personnages et la réalité. Mais il faut souligner que si certaines sont d’une dureté impressionnante, d’autres sont réellement drôles (en particulier le désopilant monologue d’un automobiliste ayant pris Lorko en stop).

Il va sans dire, un tel résultat n’aurait jamais pu être possible sans une troupe d’acteurs non seulement excellents, mais visiblement investis totalement dans leur rôle. Pas un, à un seul instant, ne détonne et joue faux. Ils parviennent ainsi à conférer à leur personnage une cohérence remarquable : Jovan est à la fois ce sympathique jeune homme et ce tortionnaire sanguinaire, Alexandre ce fanatique dément et cet enfant anéanti par la mort de ses parents. Et que dire de la prestation de Lorko et d’Elma, îlots de bonté et de grâce vulnérables dans cet univers de cendres grisées.

Oui, ces monstres nous répugnent, mais nous n’arrivons pas à les détester : nous ne voyons en eux que des hommes qui souffrent, possédés par un ange aux ailes rognées qui les broie peu à peu. Et nous savons bien, tout au fond de nous-mêmes, que nous aussi nous pouvons succomber et tomber. Admirable réussite cathartique que seul le théâtre peut donner, leçon d’humanité lucide. Le Diable en partage est de ces pièces qu’il faut voir. 

Vincent Morch


Le Diable en partage, de Fabrice Melquiot

Compagnie des Sans-Chapiteau-Fixe

Mise en scène : Johanna Boyé

Assistante : Emmanuelle Ramade

Avec : Maxime Bailleul, Déborah Cohen-Tanugi, Candice Crosmary, Mehdi Dumondel, Jérémie Graine, Judith Margolin, Mathias Marty, Antoine Schoumsky, Nicolas Saint-Georges

Collaboration artistique : Jérémie Graine

Scénographie : Nicolas Métro

Costumes : Angélique Borniche

Théâtre 12 • 6, avenue Maurice-Ravel • 75012 Paris

Réservations : 01 44 75 60 31

Du 5 mars au 5 avril 2009, les jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, les dimanches à 15 h 30, relâche les 15 et 26 mars 2009, 2 et 3 avril 2009

Dates supplémentaires les 31 mars et 1er avril 2009

Durée : 1 h 40

13 € | 11 € | 6,5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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