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15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 18:43

Le charme suranné
de l’aristocratie


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


On ne compte plus les adaptations du chef-d’œuvre de Zweig. Que ce soit au cinéma (en particulier en 1967 avec Danièle Darrieux, plus récemment avec Agnès Jaoui et Michel Serrault) ou sur les planches, comme en ce moment même au Théâtre Essaïon à Paris. La mise en scène proposée par Marion Bierry au Petit Montparnasse a elle-même été montrée une première fois en 2005. Reste qu’adapter une nouvelle au théâtre ne va pas de soi, et qu’un grand texte ne suffit pas à faire un grand spectacle, malgré tout le charme de son actrice principale.

Rappelons tout de même l’histoire pour ceux qui ne la connaissent pas. L’action se situe dans un grand hôtel de Monte-Carlo au début du vingtième siècle, quand la Côte d’Azur s’appelait encore la Riviera. Un narrateur rapporte le scandale qui bouleverse la petite communauté des résidents : une femme respectable a abandonné son mari et ses enfants pour s’enfuir avec un jeune homme qu’elle connaissait à peine. Cela réveille les souvenirs d’une aristocrate anglaise de soixante-sept ans. Celle-ci raconte alors l’épisode le plus émouvant de sa vie : comment, presque trente ans plus tôt, veuve depuis peu, elle est tombée amoureuse d’un jeune homme pris par la folie du jeu.

La trouvaille de Marion Bierry est d’avoir su incarner ces deux narrateurs successifs. Elle a fait le choix d’une théâtralité minimale : les deux comédiens, transformés en récitants, prennent la parole à tour de rôle. Pendant que Robert Bouvier ouvre le bal, Catherine Rich demeure assise, immobile, de trois-quarts dos. C’est bien sûr en grande partie pour elle que le public est venu nombreux. Sa robe longue, et un décor réduit à sa plus simple expression, suffisent à faire ressurgir l’époque révolue que peint Zweig. Aucun accessoire ni effet superflu, une scénographie réduite à l’essentiel : on ne verra derrière les acteurs, durant toute la durée de la pièce, qu’une immense fenêtre, comme une ouverture sur la mémoire de la protagoniste.

« 24 heures de la vie d’une femme » | © Lot

La metteuse en scène a coupé dans le texte, mais elle a su garder les passages les plus significatifs : l’évocation dostoïevskienne de la folie furieuse du joueur, décrite à travers l’agitation de ses mains. Ou la nuit émouvante que passe Mrs C. auprès de son protégé endormi, partagée entre passion et compassion. On y retrouve les thèmes chers à Zweig : une vie repliée sur un secret ; la fascination qu’un être peut ressentir pour un autre ; la passion qui couve derrière le vernis des conventions. Tout ce qui faisait l’admiration de Freud, grand lecteur de son concitoyen viennois. L’adaptation parvient assez bien à suggérer le combat que mène cette femme contre un adversaire plus fort qu’elle, et ce moment où une vie tout entière est sur le poins de basculer.

L’écrivain autrichien excelle incontestablement dans l’analyse psychologique et dans la peinture des caractères. Reste qu’il s’agit d’un récit non dialogué, et qu’au théâtre l’emploi répété du passé simple n’est pas très stimulant. Les surprises que réserve le texte n’en sont que pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Les autres, même si Catherine Rich interprète avec justesse le rôle de cette grande dame touchante et modeste, s’ennuieront peut-être un peu au cours d’un spectacle finalement assez prévisible. On aurait aimé sentir davantage l’effet cathartique de cette confession qui, dans la nouvelle, libère Mrs C. de son lourd secret. On préfère en rester à une forme de pudeur et de nostalgie. Le spectateur sera sensible ou non à cette voix de femme qui semble surgir d’un temps lointain où une brève passion coupable pouvait être l’affaire d’une vie. 

Fabrice Chêne


24 heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig

Adaptation et mise en scène : Marion Bierry

Avec : Catherine Rich et Nicolas Bouvier

Décor : Nathalie Holt

Costumes : Pascale Dordet

Lumière : Marie Nicolas

Musique : Laurent Prado

Petit Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris

Réservations : 01 43 22 77 74

Métro : Gaîté ou Edgard-Quinet

Jusqu’au 29 mars 2009, du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 10

32 € | 18 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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