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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 19:49

Sublime et désinvolte


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Hier soir, j’étais à Buenos Aires. Ou alors pas très loin, au Théâtre de la Boutonnière. On y jouait du Jean-Luc Lagarce, un peu après la bataille. Un « Music-hall » sensuel et renversant. L’histoire d’une passion folle sur un air de Tango.

Du béton brut au sol, aux fenêtres des rideaux de fil rouge. L’ambiance est tamisée. D’emblée on y est, dans cette milonga du fin fond argentin. Le tableau est complet. Un vieux Gramophone bâille sur le bar et, là-bas endormi dans un coin, un accordéon dans son étui. Puis, « la fille » fait son entrée, lente et désinvolte. Elle porte des talons hauts, une robe rouge et boit le maté en haranguant le public. Elle nous raconte sa vie d’artiste. Et cette évocation idéalisée de l’Argentine aux allures de carte postale ancienne fait joliment écho à la nostalgie de son monologue.

Entourée de ces deux partenaires à la scène, ses « boys », elle déterre les souvenirs et retrace son parcours de chanteuse-danseuse de tango. Les débuts lumineux, le déclin, la solitude, la passion pour son art. Elle évoque  avec force détails la tournée des bars minables dans des bleds perdus de la pampa, les représentations devant un public absent ou endormi, et chante son amour indéfectible pour la scène.

« Music-hall » | © Lot

La portée tragique de ce beau monologue est contrebalancée par la joyeuse présence de ses deux partenaires de passage et joliment ponctuée par des intermèdes musicaux et dansés. Ainsi le soufflet de l’accordéon devient respiration, et les pas sensuels du tango découpent un espace suspendu où plus rien ne peut arriver, ni aux acteurs ni aux spectateurs. Cette forte connivence entre les comédiens et le public est amplifiée par la charmante promiscuité du Théâtre de la Boutonnière.

On ne pouvait rêver plus puissante lecture de ce fragment de l’auteur contemporain le plus joué au monde. La mise en scène de Sophie Gazel est plus qu’à la hauteur. Ici, on questionne la fragilité de l’artiste et la place de la culture dans la cité. Un beau sujet d’actualité traité avec amour au fil d’un récital de boléro. On rompt avec la mythologie du music-hall. Les strass et les paillettes se convertissent en dentelle rouge, et les élans swing d’une Joséphine Baker sont troqués pour des interprétations déchirantes de lagrimas negras. Une transposition osée qui semble évidente a posteriori.

L’histoire est sublimée par la présence de trois comédiens de haut vol, qui semblent faire corps avec le texte. Laurence Guatarbes mène la danse avec brio, mi-lionne, mi-matador. Elle jongle entre les registres avec une aisance incroyable, nous menant du rire aux larmes en un tour de piste. Sa voix rauque et suave égrène des refrains entêtants en espagnol. Ses deux acolytes, Yves Buchin et Pablo Contestabile, l’accompagnent à l’accordéon et à la voix, et jouent une partition subtile et enjouée qui renoue avec l’intention comique du texte. Car, oui, Jean-Luc Lagarce pensait avoir écrit une pièce drôle. Mais, ici, le rire est nerveux, presque anxieux et « l’œil fixé sur le trou noir », la fille dessine un dernier pas de danse, magnifique et habité, de ceux qui sondent l’abîme et qui restent dans la rétine, à tout jamais. 

Ingrid Gasparini


Music-hall, de Jean-Luc Lagarce

Compagnie Théâtre Organic

http://www.theatre-organic.com/

Mise en scène : Sophie Gazel

Avec : Laurence Guatarbes, Yves Buchin, Pablo Contestabile

Lumières : Daniel Crowley

Graphisme : Diana Rutkus

Théâtre de la Boutonnière • 25, rue de Popincourt • 75011 Paris

Réservations : 01 48 05 97 23

http://la.boutonniere.free.fr/

Métro : Voltaire

Du 3 février au 21 mars 2009, du mardi au samedi à 21 heures

Durée : 1 h 20

De 10 € à 19 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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