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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Pleins feux sur l’œuvre de Guy Debord
Une surprise, oui ! C’est une surprise que ce spectacle. Mais attention, il ne s’agit pas d’une surprise comme on a pour habitude de les emballer joliment et conformément à des règles esthétiques ou commerciales. C’est une surprise au sens vrai du terme, au sens brut, au sens de la stupeur qui nous envahit à l’écoute de ces mots, ceux de Guy Debord. Échos prémonitoires ou extrême lucidité : la mise en scène de David Ayala nous offre avec « Scanner », pour la première fois en France, une plongée abyssale dans une « société spectaculaire ».
Scanner, c’est en premier lieu la « tentative » d’un homme, David Ayala, de « porter à la scène l’œuvre écrite et cinématographique […] de Guy Debord et de la mettre en rapport avec “notre société du spectacle” aujourd’hui ». Scanner, c’est, comme son nom l’indique, une volonté de radiographier scéniquement notre société à la lumière des mots de Guy Debord. Scanner, c’est, enfin et surtout, une proposition de réflexion extrême sur notre pouvoir d’action dans notre société. Et, comme toute radiographie, cela commence par une définition, un réglage, une mise au diapason du sens de « société spectaculaire ».
Mais, avant toute chose, il faut avouer que le choix de David Ayala de mettre en scène la parole insurgée et dérangeante du fondateur de l’Internationale situationniste et auteur de la Société du spectacle est en tout point pertinente aujourd’hui. Car, l’extrême urgence, la virulence et le radicalisme de la pensée de Guy Debord résonnent incroyablement avec notre contexte économique, social et politique actuel. Et c’est une idée si intéressante et si constructive que de proposer à la scène contemporaine française ces textes qu’il y a urgence à connaître !
© Anne Nordmann
Quelle intelligence, donc, rien que dans ce choix qui nous ramène aussi, évidemment, à l’utilité du théâtre dans notre société. Comment ne pas penser aux interrogations de Peter Brook dans l’Espace vide : « Pourquoi le théâtre ? Dans quel but ? Le théâtre est-il un anachronisme, une survivance bizarre qui reste debout comme un vieux monument, une habitude surannée ? […] Le théâtre occupe-t-il une place réelle dans nos vies ? ». Eh bien à toutes ces questions, Scanner est aussi et sûrement une proposition de réponse. Ce choix engendre une création scénique complète et profonde quant aux questionnements que les propos de Guy Debord soulèvent. La force de ce spectacle, vous l’aurez donc compris, se situe déjà dans ce choix. Mais elle ne réside pas uniquement là. En effet, si l’analyse de Guy Debord peut nous sembler pertinente et visionnaire, encore fallait-il réussir à faire entendre ce discours bien singulier.
Et, là encore, les partis pris sont efficaces et intelligents. Tout d’abord, une attention particulière a été portée au rythme. Un rythme varié, passant d’un climat intimiste de définitions en solo à une euphorie collective, ou bien encore d’une interactivité débordante avec le public à une angoissante présence chuchotante. À cela s’ajoute la projection d’images très contemporaines. Intelligente façon de relier les décennies qui nous séparent de cette œuvre. Aucun moyen de nous faire réfléchir sur notre « société spectaculaire » est négligé. Et on ne peut que s’en délecter, quand on se retrouve – sans en avoir rien vu venir – à discuter du sujet pendant le spectacle même, sur scène, et avec un des comédiens ! La force de ce spectacle est donc aussi là : on ne veut pas nous en laisser sortir vides de réflexion. Ainsi tous les moyens sont finement déployés pour que notre cerveau soit pris d’assaut par de nombreux questionnements.
À cet égard, nous pouvons compter sur cette incroyable équipe de comédiens. Des comédiens qui manient avec autant de brio, de force et d’intelligence les phrasés les plus obscurs que les impros les plus délirantes, les mots les plus intellectuels que les paroles les plus quotidiennes. En tout cas, il est certain que l’exercice de porter à la scène de tels écrits était particulièrement ardu et hasardeux. Car la difficulté est non seulement dans la densité des mots de Guy Debord, mais aussi dans les polémiques qu’ils ont soulevées. Quoi qu’il en soit, David Ayala et toute son équipe artistique, grâce à d’une longue et profonde recherche, nous offrent un spectacle engagé, s’affranchissant de tout militantisme indélicat. C’est une création dramatique inédite en France que nous découvrons en ce moment et jusqu’au 21 mars prochain au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis. Un spectacle époustouflant, comme un sursaut de conscience collective. À ne pas manquer. ¶
Angèle Lemort
Les Trois Coups
Scanner, ou Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu du spectacle (hurlements en faveur de Guy Debord), pièce pamphlétaire pour trois films et sept acteurs d’après l’œuvre critique et cinématographie de Guy Debord
Compagnie La nuit remue • 10, rue des Aiguerelles • Montpellier
06 62 23 83 31
Conception, adaptation et mise en scène : David Ayala
Assistantes à la mise en scène : Édith Félix et Carole Rivière
Avec : Sophie Affholder, Jean-Claude Bonnifait, Diane Calma, Roger Cornillac, Christophe Labas-Lafite, Alexandre Morand, Véronique Ruggia, Silvia Mammano
Création vidéo : Julie Simmoney
Création son : Laurent Sassi
Création costumes : Gabrielle Mutel
Création lumière : Jean-Yves Courcoux
Régie générale : Frédéric Bellet
Diffusion : Pasttec | Valérie Mayard et Stéphane Maisonneuve
Administration de production : Silvia Mammano
Théâtre Gérard-Philipe • 59, boulevard Jules-Guesde • 93207 Saint-Denis
Réservations : 01 48 13 70 00
Du 2 au 21 mars 2009, du mardi au vendredi à 20 heures, samedi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche les lundis (sauf le 2 mars 2009) et le mardi 3 mars 2009
Durée : 2 h 40, avec entracte
20 € | 15 € | 13 € | 10 € | 6 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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