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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 22:07

À corps et à cris


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Alors que la Journée de la femme vient d’être fêtée ce dimanche 8 mars 2009, plusieurs spectacles rendent fort à propos hommage à des figures marquantes. « Antigone » en fait partie. René Loyon signe la mise en scène de cette pièce de Sophocle qui date de 441 avant notre ère. Une tragédie classique qui résonne toujours aujourd’hui.

Il est beaucoup question de corps dans Antigone : celui d’Étéocle, tué lors d’un combat sanglant avec son frère ; celui de Polynice, le « traître à sa patrie » livré en pâture aux oiseaux et aux chiens, car Créon, le nouveau roi de Thèbes, lui refuse sépulture ; celui d’Antigone emprisonnée et menacée d’être enterrée vivante, elle qui, par amour pour son frère, s’est opposée à son oncle pour accomplir les rites funéraires dus à Polynice comme à tout citoyen. Surtout, morts ou vivants, les corps de cette fratrie sont le fruit d’une union incestueuse entre Jocaste et Œdipe.

Tous les ingrédients de la tragédie antique sont rassemblés : la souffrance en héritage, le pouvoir en partage, les éternels conflits familiaux, des personnages voués à une fatale destinée, des morts à la pelle. Antigone brasse les mots et les corps pour faire entendre un grand cri de révolte. Créon, le frère d’Œdipe, l’ancien roi à qui il succède, a décrété la mort pour quiconque contreviendrait à sa décision. En choisissant la désobéissance civile, Antigone signe son arrêt de mort. Ainsi s’accomplit la tragédie des Labdacides.

Plusieurs auteurs ont réalisé des adaptations de cette pièce, comme Anouilh ou Bauchau, dont le roman Antigone restitue à l’insoumise toute la place qu’elle mérite. Mais, dans la pièce de Sophocle, c’est Créon, incarné par René Loyon, qui occupe le devant de la scène. Face à ce « non » lapidaire, cri du cœur et de la passion juvénile, l’homme public s’évertue à légitimer sa première décision politique. Malgré la véhémence, la cruauté de son jugement et son obstination font de lui un tyran prêt à tout pour imposer sa loi injuste. Aveuglé par son orgueil, il invoque la raison d’État. Pourtant, c’est bien la folie d’un homme qui le mène à la catastrophe. Parce qu’il a osé offenser l’ordre du monde souterrain, bafouer les lois divines !

© Lot

Quoi qu’il en soit, Antigone, dont le nom en dit déjà long sur son tempérament, est un personnage que beaucoup d’actrices rêvent d’interpréter. Marie Delmarès campe cette figure de la résistance avec fougue, mais hélas trop de rigidité. Détermination ne rime pas avec rage. Écorchée vive, Antigone est animée par des sentiments plus complexes. Claire Puygrenier, dans le rôle d’Ismène (sa sœur) puis d’Eurydice (la femme de Créon), offre, quant à elle, un jeu très sensible.

Quant à la mise en scène, elle privilégie l’aspect politique. Écrite à une époque où les affaires publiques étaient exclusivement masculines, la pièce creuse la question du rapport homme-femme et évoque le conflit générationnel qui oppose un père à son fils, Hémon, par ailleurs fiancé d’Antigone (l’excellent Adrien Popineau), lequel incarne la relève du pouvoir. Ici, René Loyon insiste surtout sur la remise en cause de la légitimité des traditions sacrées face à l’avènement des lois de la cité. En effet, Sophocle écrit là un avertissement à ses contemporains, à une période cruciale où Athènes perd ses fondements religieux au profit de l’État, qui s’arroge de plus en plus le pouvoir de n’être que seul référent de son action. Dans sa pièce, des forces inconciliables s’affrontent, des contradictions s’expriment. À travers son refus, Antigone fait aussi jouer l’articulation de l’individuel et du collectif, l’essence de la tragédie grecque.

De son côté, Jacques Brücher prend en charge, à lui seul, le chœur et le coryphée. Bien qu’apostrophé à plusieurs reprises, le public incarne, lui, pour la circonstance, le peuple transi de peur, réduit au silence sous le joug de son roi. Résultat : on sort de là en mesurant plus concrètement les risques du détournement démocratique. Avec des costumes très simples, peu de décors (une table et quelques chaises réduites à leur seule fonction), René Loyon se concentre sur ce qui lui semble essentiel : le rôle crucial du dialogue pour contrer la violence, le travail collectif de la pensée en action. En nous faisant entendre la modernité du propos, il nous rend plus proche cette figure mythique. Dans cette version sobre et efficace, la nouvelle traduction de Florence Dupont contribue également à clarifier les enjeux sans manquer de faire résonner la puissance poétique du texte.

L’intéressant travail dramaturgique, qui nous permet donc d’entendre parfaitement le texte, compense des interprétations pas toujours convaincantes et un trop grand statisme. Il est certes difficile de bouger dans cet espace restreint, transformé très justement en caveau. Toutefois, on aurait apprécié plus de chair, car on sort finalement de cette histoire de sang et de larmes sans avoir ressenti beaucoup d’émotion. Il se trouve qu’à la même période que ce spectacle créé en janvier 2008, Benoît Théberge a monté une adaptation du texte de Bauchau. Dans sa mise en scène, justement intitulée le Cri d’Antigone, celui-ci faisait non seulement entendre le verbe dans toute sa vigueur, mais restituait les enjeux de cette tragédie familiale avec une sensibilité frémissante grâce à une interprétation touchante de Marie Delmas (et non Delmarès !). À corps et à cris. Heureux hasards qui démontrent qu’Antigone n’en finit pas d’inspirer. Encore et encore ! 

Léna Martinelli


Antigone, de Sophocle

Nouvelle traduction de Florence Dupont (L’Arche éditeur, 2007)

Compagnie RL • 11, rue Saint-Luc • 75018 Paris

01 55 79 76 10

www.theatre-latalante.com

www.compagnierl.com

Mise en scène : René Loyon

Avec : Jacques Brücher, Marie Delmarès, Yedwart Ingey, René Loyon, Igor Mendjisky ou Adrien Popineau, Claire Puygrenier

Dramaturgie : Anne Paschetta

Conseil scénographique : Isabelle Rousseau

Costumes : Nathalie Martella

Lumières : Laurent Castaingt

Univers sonore : Françoise Marchesseau

Régie générale : François Sinapi

L’Atalante • 10, place Charles-Dullin • 75018 Paris

Réservations : 01 46 06 11 90

Métro : Anvers

Du 4 au 30 mars 2009 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le mardi

Durée : 1 h 30

20 € | 15 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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