Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 17:10

Luxuriante « Cerisaie »

 

« The Bridge Project » réunit la Brooklyn Academy of Music (B.A.M.) et The Old Vic, le théâtre de Kevin Spacey à Londres, près de Waterloo. Projet ambitieux qui réunit acteurs américains (Ethan Hawke) et britanniques (Rebecca Hall) pour monter des pièces du répertoire. Une tournée internationale qui commence à New York et s’achèvera au Théâtre d’Épidaure pour le Festival d’Athènes, après être passée par Auckland, Singapour, Londres et Madrid. Dommage qu’aucun théâtre parisien ne se soit associé à ce projet transatlantique. Une seule solution pour les Français qui voudront voir cette belle « Cerisaie » : prendre un Eurostar cet été.

 

L’ultime pièce de Tchekhov, on le sait, est une comédie dans laquelle tout le monde voit un drame. Stanislavski le premier, qui, en la créant au Théâtre d’Art de Moscou en 1904, en avait les larmes aux yeux : « Ce n’est, contrairement à ce que vous affirmez, ni une farce ni une comédie […] malgré mes efforts pour me maîtriser, j’ai pleuré comme une femme… ». Et Tchekhov de penser : « Nemirovitch [Dantchenko] et Stanislavski voient réellement autre chose dans ma pièce que ce que j’ai écrit, et je peux jurer que les deux n’ont pas lu une seule fois attentivement ma pièce. ». Et, après la création de la pièce : « Je peux dire une chose ! Stanislavski a massacré ma pièce. Mais que Dieu soit avec lui ! Je ne lui en veux pas. ». Il doutait du reste qu’une traduction française de la Cerisaie puisse passionner. « Ils ne comprendront ni Lopakhine ni la vente de la propriété et ne feront que s’ennuyer » confiait-il à Olga Knipper en 1903.


Quant aux Anglo-Américains, on peut certifier qu’ils aiment Tchekhov. Trop peut-être. Sam Mendes – le réalisateur d’American Beauty et de Revolutionnary Road (les Noces rebelles en français) – construit une parfaite Cerisaie. Tout y est : de la chambre des enfants tout en blanc cérusé aux harengs empaquetés de Léonid, de la mandoline d’Épikhodov aux tours de magie de Charlotte. Tout y est beau : de la délicate boîte à musique qui ouvre la pièce (moment de grâce) à la petite chaise d’enfant oubliée par mégarde à la fin de celle-ci, des tapis persans usés par le temps qui jonchent le plateau aux masques et costumes de bal du IIIe acte. Mais peut-être tout cela est-il finalement trop beau.


Sam Mendes compose une symphonie à programme tel Berlioz et sa Fantastique. Les actes seraient ainsi les épisodes de la vie de Lioubov Andreïevna (émouvante Sinéad Cusack) : 1. Souvenirs. / 2. Scène aux champs. / 3. Bal. / 4. Les Adieux. On pourrait même voir dans le très beau passage du coup de feu du IIe acte, un subtil intermède, un moment unique dans la pièce où l’on sent que tout pourrait bientôt basculer. Le mur du fond (panneaux de bois blanc) se lève à moitié et laisse apparaître sept moujiks, tout sombre et de noir vêtus, le visage ravagé par la misère. Étrange et formidable contraste avec Lioubov et sa suite endimanchés, face public, immobiles dans le coucher de soleil, ne voyant rien. Un signe annonçant la révolution prochaine qui bouleversera la Russie de Nicolas II ? Trofimov (Ethan Hawke) ne cesse de répéter que ce temps est fini, que la Cerisaie est en fin de vie, et que la Russie entière est « notre cerisaie ». Sans doute cette vision tout en blanc et noir des moujiks et des propriétaires terriens est-elle le plus beau moment de la pièce. Car Mendes fige un instant les choses et laisse l’imagination aller vers l’inconnu. On s’interroge enfin sur le devenir des Russes désargentés et sur le monde qui les entoure. Que vont-ils faire une fois leur domaine vendu ? Comment vont-ils survivre au bouleversement de cette Russie du début du xxe siècle ?


C’est lorsque son travail devient pictural que Sam Mendes atteint le mieux ce poème insaisissable écrit par Tchekhov. Ses « tableaux », par leur statisme, prudemment enrichis par les lumières de Paul Pyant, sont d’une grande délicatesse. Ils nous font transparaître ce jardin invisible promis à la destruction, cette vie prochaine dont on ne sait rien, à travers le regard soudain perdu des personnages. Rebecca Hall (que l’on a pu apprécier récemment au cinéma dans le dernier film de Woody Allen Vicky Cristina Barcelona) est sans doute la plus belle Varia que l’on n’ait jamais vue sur scène. À la manière de son personnage, qui détient les clefs de la maison, c’est elle qui domine le jeu. Du reste, on ne peut qu’admirer cette distribution idéale : Épikodhov (Tobias Segal) nous fait rire de ses malheurs, Yacha (épatant Josh Hamilton) nous agace de sa fatuité, Firs est simplement extraordinaire (pouvait-on en attendre moins de l’époustouflant Richard Easton ?). Ethan Hawke semble avoir été toute sa vie cet éternel étudiant trop mou et velléitaire pour être réellement révolutionnaire qu’est Trofimov ; Selina Cadell nous ravit en Charlotte Ivanovna de son accent allemand. Seul Lopakhine nous reste un peu hermétique – mais sans doute est-ce dû à l’âge trop élevé pour le rôle de Simon Russel Beale.


Mais tout ce luxe et cette volupté développés au long de la pièce finissent par être purement ostentatoires. On se lasse et on regrette même de ne pas voir les cerisiers en fleur dans cette sensible reconstitution scénique d’Anthony Ward. Car ces arbres qu’on abat au IVe acte, on aimerait les voir tomber pour effriter quelque peu l’esthétique parfaite du travail de Sam Mendes. Aussi sera-t-on gré à Lopakhine de renverser toutes les chaises de la salle de bal une fois qu’il aura acheté le domaine. Du chaos naît l’échappée salvatrice du spectateur. Comme les prémices de ce monde en mouvement qui risque de tout dévaster. 


De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


The Cherry Orchard, d’Anton Tchekhov

A new version of the play by Tom Stoppard

http://www.bam.org/

http://www.oldvictheatre.com/

Directed by Sam Mendes

Cast : Simon Russell Beale, Michael Braun, Selina Cadell, Morven Christie, Sinéad Cusack, Richard Easton, Rebecca Hall, Josh Hamilton, Ethan Hawke, Paul Jesson, Aaron Krohn, Dakin Matthews, Mark Nelson, Charlotte Parry, Gary Powell, Tobias Segal, Jessica Pollert Smith, Hannah Stokely

Musicians : Dan Lipton, Dana Lyn

Stage management : Jane Pole, Kevin Bertolacci, Cat Fiabane

Set design : Anthony Ward

Costume design : Catherine Zuber

Lighting design : Paul Pyant

Sound design : Paul Arditti

Hair and wig design : Tom Watson

Illusions : Peter Samelson

Associate Director : Gaye Taylor Upchurch

Dialect Coach : Timothy Monich

Casting : Nancy Piccione and Maggie Lunn

Music : Mark Bennett

Music direction : Dan Lipton

Choreography : Josh Prince

Photos : Joan Marcus

B.A.M. Harvey Theater

Du 3 janvier au 8 mars 2009

Running time : approx 160 min with intermission

Subscription tickets : $ 30 | $ 60 | $ 90

Production : B.A.M., The Old Vic Theatre & Neal Street Productions

À Londres du 23 mai au 15 août 2009

Co-commissioned by and produced in association with Athens & Epidaurus Festival, The Edge Auckland (NZ), Ruhrfestspiele Recklinghausen, The Singapore Repertory Theatre, Teatro Español de Madrid

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher