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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En avant, marche !
Brecht encore et toujours – ses premières pièces des années vingt qui n’en finissent pas de nous enchanter, de nous interpeller, près d’un siècle après leur création. L’intrigue d’« Homme pour homme » est assez proche de celle de « Jean la Chance », donné récemment au Théâtre de la Bastille (voir notre article du 10 janvier 2009) : un homme quitte son foyer paisible pour se trouver confronté au désordre et à la violence du monde. La pièce avait été montée au Théâtre de la Ville il y a deux dans une version sans doute trop esthétisante. La compagnie L’Art mobile prend le parti inverse en nous offrant un spectacle brut qui exprime avant tout la joie de jouer.
L’Art mobile, comme son nom l’indique, est une compagnie itinérante qui propose du théâtre à échelle humaine, du théâtre « artisanal ». On construit un décor avec des praticables, des matériaux de récupération. Les acteurs travaillent « à l’énergie » dans une grande proximité avec les spectateurs. Le « théâtre portatif », dont la troupe se prévaut, lui permet d’aller à la rencontre d’un large public, dans toutes les villes et villages de l’Île-de-France et au-delà, très souvent sous chapiteau. Un choix qui s’adapte bien aussi aux salles moyennes et aux théâtres de quartier comme L’Étoile du Nord, dans le dix-huitième.
La pièce est l’histoire d’« un homme qui ne sait pas dire non ». Galy Gay est le modèle de l’antihéros brechtien : un brave type, naïf à souhait, parti de chez lui pour acheter un poisson, et qui, pour son malheur, croise une troupe de soldats. Ceux-ci le convainquent sans mal de prendre pour un temps la place d’un quatrième qui manque à l’appel. Dès lors, l’engrenage infernal se met en marche. Piégé par cette identité d’emprunt, victime de la malignité des autres, Galy Gay se retrouve entraîné malgré lui dans une série d’évènements qui le dépassent. Ses malheurs s’enchaînent avec une logique implacable. Soupçonné d’être un espion, il en viendra inéluctablement à renier sa véritable identité.
Homme pour homme est à la fois une fable et une farce, et le spectacle est très fidèle à la fantaisie du jeune Brecht. On est dès le départ conquis par l’humour à la fois potache et inquiétant de cette engeance soldatesque, entre ivrognerie et brutalité. L’histoire se passe dans un Orient imaginaire, et cet exotisme est traité sur un mode burlesque par le metteur en scène, entre Chinois caricaturaux et faux éléphant. Le maquillage qui accentue les traits des personnages est très réussi, les costumes coloniaux aussi. L’enthousiasme communicatif de la troupe n’empêche pas une recherche scénographique élaborée et cohérente. Malgré quelques temps morts, le rythme est maintenu jusqu’au bout, grâce à une distribution très homogène sous la houlette de Gil Bourasseau, qui assume très bien sa double casquette de metteur en scène et de comédien principal. On retiendra encore un environnement sonore très travaillé, même si par ailleurs les quelques chansons qui parsèment le spectacle n’emportent pas complètement l’adhésion.
« Tous les hommes sont pareils, un homme est un homme », dit le texte de Brecht. C’est la morale des militaires. Un homme en vaut un autre, puisque tous ne sont que chair à canon. La mécanique de l’enrôlement est mise au jour, implacable. Elle était d’actualité à l’époque de Brecht après la Première Guerre mondiale, elle l’est encore aujourd’hui (qu’on pense à l’Amérique de Bush). Mais Brecht va plus loin que la simple dénonciation d’un embrigadement : il montre comment l’armée façonne les hommes, leur donne une nouvelle identité, comment l’ivresse de la guerre s’empare d’un individu jusqu’à lui faire oublier toute humanité. « Homme pour homme » veut dire aussi : comment d’un pauvre bougre faire un soldat sanguinaire. À cet égard, la scène finale est très bien mise en valeur par le metteur en scène : le tonnerre des canons, le héros transformé en homme-tank, en machine à tuer. C’est l’aspect le plus dérangeant dans la pièce : Galy Gay en arrive à se convaincre lui-même qu’il est un autre, jusqu’à ne plus répondre à son nom. Cet homme qui a oublié qui il est devient une victime consentante qui se laisse prendre par la folie de l’Histoire. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Homme pour homme, de Bertolt Brecht
Mise en scène : Gil Bourasseau
Collaboration à la mise en scène : Christian Jehanin et Cécile Tournesol
Avec : Xavier Béja, Gil Bourasseau, Olivier Foubert, Sylvie Gravagna, Hervé Haggaï, Christian Jehanin, Antoine Séguin, Cécile Tournesol
Scénographie et costumes : Georges Vafias
Constructeur : Olivier de Logivière
Univers sonore : Jean-Noël Yven
Régie générale : Jean-Philippe Viguié
Maquillages et perruques : Noï Karunayadhaj
Pagode : Lydie Collet
Chef de chœur : Ernestine Bluteau
Assistants à la mise en scène : Jean-Daniel Bécache et Marie Thomas
Graphiste : Agame
L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris
Réservations : 01 42 26 47 47
Métro : Guy-Môquet
Du 3 au 14 mars 2009 à 20 h 30 les mardi, mercredi et vendredi ; à 19 h 30 les jeudi et samedi ; représentation supplémentaire les samedis à 16 heures
Durée : 1 h 45
14 € | 10 € | 8 €
En tournée :
– 28 avril 2009 : Théâtre Gérard-Philipe, Saint-Cyr-L’École (78)
– 30 avril 2009 : Maison du 18e, Laval (53)
– 16 mai 2009 : espace Olympe-de-Gouges, Saint-Germain-lès-Arpajon (91)
– 29 juillet 2009 : Festival théâtral de Figeac (46)
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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