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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 01:25

Franchement, il est bon
à mettre au cabinet (1)


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


« George Dandin ». Un des plus beaux textes de Molière, un de ses personnages les plus complexes et les plus touchants ! Sa seule véritable tragédie, massacrée ! J’ignorais qu’il était possible d’atteindre un niveau aussi scandaleux sur la scène d’un théâtre. La sotte vulgarité qui suinte de ce spectacle n’est digne de se produire nulle part.

Je suis en colère. Triste, amère et en colère. Triste de voir qu’il est possible d’envisager un texte d’une si grande finesse, façonné avec une intelligence hors du commun et une maîtrise du langage aussi brillante, comme une farce grossière. Amère de voir qu’un spectacle aussi mauvais puisse être programmé dans un tel théâtre, quand tant de talents sont laissés sur le carreau. En colère, enfin, de constater que mon avis n’était que celui d’une minorité, alors qu’il n’était besoin que d’avoir des oreilles et des yeux pour percevoir l’ineptie de ce spectacle et l’absence totale de sincérité des comédiens, mal dissimulée derrière une façade de commedia. Les grimaces et hurlements stridents tentent de combler le vide du jeu des acteurs. Il n’en découle que l’envie frénétique d’un surdosage d’aspirine, de se crever les tympans ou d’inventer toutes sortes de pratiques barbares pour faire taire ces affreux drôles.

Mais, entrons dans le détail. George Dandin est un riche paysan ayant épousé Angélique, une jeune fille de la petite noblesse, dont la maison courait à la ruine. Épouse qui, par ailleurs, se fait conter fleurette par le petit vicomte du coin, Clitandre. Pendant toute la pièce, le mari cherche à confondre les intrigues de sa femme et ne parvient qu’à se faire humilier davantage. L’homme atteint un tel seuil de désespoir qu’il décide de mettre fin à son martyr en se jetant dans le fleuve. Une pièce farcesque, donc…

© Luc Moriot

Christophe Patty à qui l’on a attribué le rôle-titre semble n’avoir jamais lu que des phrases composées de mots, mots eux-mêmes composés de lettres, sans jamais prendre la peine d’en interroger le sens. La richesse de ce personnage lui a complètement échappé. Il s’agit d’un homme simple aux prises avec les codes et les pratiques d’un monde qui lui est totalement étranger et qui le méprise. C’est un homme seul, sans ami, sans famille. C’est un homme qui se débat avant de se noyer. Il lutte et préfère se tuer quand il se voit perdu. M. Patty en fait une sorte de schizophrène (notamment le fameux « Vous l’avez voulu. Vous l’avez voulu, George Dandin ! », où le pauvre homme semble bon pour l’asile), une pauvre caricature. Le comédien manque à ce point d’émotion et de vie que l’on ne reçoit pas ses répliques : le sens en disparaît. Elles s’effacent, deviennent résolument transparentes, pour nous révéler le vide abyssal qu’elles recouvrent. On ne ressent ni l’humiliation, ni la colère, ni l’indignation, ni la détresse du paysan. Rien n’est profond. Tout est raté, même sa mort. Qui d’ailleurs aura compris, au vu du peu de foi du comédien, que George Dandin s’en va se jeter d’un pont, une pierre autour du cou pour s’assurer de bien mourir ?

Marcela Obregon (Angélique), quant à elle, n’est qu’une poupée sans vie, une marionnette totalement désincarnée, sans corps… ni âme. Son ton de jeu est univoque et plat, sa voix stridente et sa prononciation mécanique. Rien chez cette jeune comédienne de la jeune fille que l’on a forcée au mariage avec un paysan, elle qui se croyait promise au grand monde. Et, quant à la jeune fille qui rêve de liberté et de billets doux… point !

Étienne Champion (M. de Sottenville, père d’Angélique), lui, hurle tellement que l’on ne retient que cela. Évelyne Fagnen (Mme de Sottenville), elle, est peut-être la moins mauvaise comédienne de la distribution. Elle épargne au moins nos oreilles et tente un jeu qui se démarque par sa sobriété.

© Luc Moriot

Mariana Araoz (Claudine) et Stephan Kalb (Lubin) sont vulgaires, mesquins, vils, bas, canailles, poissards ! Ce Lubin-là croit que le valet de commedia est un satyre lubrique, il en bave presque. Grimaces et bruitages hors sujet. Quant à Clitandre, le galant… les mots me manquent, je fatigue. Superficiel, faux, gigotant, faible.

Ces acteurs par leur manque manifeste de subtilité conduisent le spectateur à des contresens embarrassants. Le fait, par exemple, que tous les personnages semblent ici toujours de bonne foi. Gênant lorsque l’on sait que, tout comme Alceste dans le Misanthrope, George Dandin est entouré de personnages qui mentent ou déguisent. Une thématique chère à Molière, que le travail présenté par cette compagnie semble ignorer.

« Vous m’offrez du brouet, quand j’espérais des crèmes » (2) et vous avez réussi l’exploit de faire passer un des plus grands dramaturges de l’histoire de l’humanité pour un auteur médiocre… Dans un certain sens, cela force le respect !

Sans compter les libertés prises avec le texte (onomatopées, ruptures et répétitions de phrases et autres originalités), avec la narration (suppression du passage où Angélique bat son mari). On tombe dans le cauchemardesque avec une utilisation pathétique des codes de la commedia dell’arte (réplique face public, saut de biche pour sortir de scène…), codes qui ne sont pas en mesure de pallier la faiblesse de l’interprétation. Ce qui, naturellement, n’en est que plus douloureux…

Faire rire les gens sans recourir à des blagues et des sous-entendus graveleux, tout en sortant du carcan intellectualo-élitiste, c’est possible. Le saviez-vous ? Cela s’appelle le talent. 

Lise Facchin


(1) Molière, le Misanthrope. Le terme « cabinet » au xviie siècle désignait le meuble-secrétaire souvent conçu avec des tiroirs secrets. Alceste conseille dans cette phrase de conserver hors d’accès un mauvais poème écrit par son ami et non pas de le jeter dans les toilettes…

(2) Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.


George Dandin, de Molière

Mise en scène : Mario Gonzalez

Assistant à la mise en scène : Didier Girauldon

Avec : Mariana Araoz, Étienne Champion, Évelyne Fagnen, Stephan Kalb, Marcela Obregon, Christophe Patty, Éric Tinot

Scénographie : Bertrand Siffritt

Costumes : Sylvie Berthou, Emmanuelle Balon, Michèle Amiel

Masques : Étienne Champion

Lumière : Jean Grison

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Métro : Glacière (ligne 6)

Du 3 mars au 2 avril 2009, mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30 ; jeudi et samedi à 19 h 30 et dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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