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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 23:49

De la mélancolie en Amérique

 

Trois Tchekhov se jouent à New York. « Uncle Vanya » au Classic Stage (qui affiche hélas complet), « The Cherry Orchard » à la Brooklyn Academy of Music (B.A.M.) dirigé par Sam Mendes, et « Three Sisters » au Classic Theatre of Harlem, mis en scène par Christopher McElroen, également directeur du lieu. Nous commencerons donc par l’unique pièce que Tchekhov a qualifié de drame, celle qui nous narre les désillusions de trois jeunes femmes au tournant du xxe siècle. À l’ombre des jeunes filles en fleur, Olga, Masha et Irina, on assiste à la déliquescence d’une vie figée dans la vacuité.

 

The Harlem Stage Gatehouse est un très beau lieu, de brique et de fer, évoquant un vieux pavillon de parc, abandonné au milieu des buildings du nord de Manhattan et du City College of New York. Des américains jouant Tchekhov, une ancienne actrice du Cosby Show dans le rôle d’Olga, une distribution multiraciale campant des provinciaux russes de 1901 : de quoi casser tous les clichés que l’on avait de la pièce. Disposition scénique au cœur du public placé en bifrontal. On se retrouve dans une vieille maison qui doit célébrer la fête de la plus jeune, Irina. On ne peut que louer la scénographie de Troy Hourie : vieux meubles dépareillés, sol et murs latéraux constitués d’un amoncellement de vieux tapis style persan, un piano désaccordé où Tuzenbach jouera une valse de Tchaïkovski. Ce décor reconstitue à merveille la maison fin de siècle des Prozorov, gentilles gens de petite ville perdue, où les bouquets de fleurs nous font comprendre ce temps qui passe entre les actes. Peut-être y a-t-il un peu trop d’objets, mais, au fur et à mesure que la détestable Natasha (parfaite Daphne Gaines) prendra le contrôle de la maison, on verra ces meubles disparaître, les tapis s’ordonner, pour laisser place au jardin du quatrième acte. À la manière de ce personnage qui veut effacer la trace du passé, on fait place nette. Seuls resteront les tapis suspendus à cour et à jardin figurant successivement les portes du salon, de la chambre, du jardin. Il est triste que ce décor ne soit pas mis en valeur par les lumières ternes d’Aaron Black, que l’on aurait souhaité plus inspiré par les états d’âme des personnages.


Car ce décor désuet qui va en s’épurant nous renvoie encore plus la perdition des protagonistes de la « non-action » de la pièce, qui eux ne changent pas. Car, s’il n’y a pas d’action dans Three Sisters, les états d’âme sont bien présents. On se lamente, on s’apitoie, on espère, on fantasme sur l’avenir comme dans aucune autre des pièces de Tchekhov. Autant ces personnages voudraient agir – et ils n’aspirent qu’à cela –, autant ils en sont bien incapables. Tout ce qui leur arrive se dilue dans l’insignifiance. Et, si parfois la mise en scène se dilue elle aussi (sans doute à cause du jeu inégal des acteurs, des différents partis pris des deux premiers actes, hésitant trop entre les registres, de leur rythme en dents de scie), il y a des moments de grâce inoubliables qui pardonnent les lacunes de ce drame de l’existence.


Ainsi, Amanda Mason Warren (la sombre Masha), dès l’instant où elle dira dans l’acte I : « Today I’m in a melancholy mood, I’m feeling depressed, so don’t listen to me, Irina », nous conquiert-elle et nous entraîne-t-elle dans son mariage glauque et insipide, dans son anti-histoire d’amour avec Vershinin. Sa pose et son maintien dominent le jeu ; on croirait voir Anna Karénine avant qu’elle ne commette l’irréparable. Elle irradie la scène d’une présence extraordinaire, toute de noir vêtue, négatif d’Irina, limpide dans sa robe blanche immaculée. Les larmes les uniront cependant, dans ce moment précieux de l’acte III où les trois sœurs évoquent l’éventuel mariage d’Irina et de Nikolay Lvovich Tuzenbach. Amanda Warren et Carmen Gill (Irina) parlant d’un amour impossible transfigurent alors la notion même de désespoir – Masha avec un homme marié, Irina avec une chimère : « I’ve been waiting. We were going to move to Moscow and there I would meet my true love, I dreamed of him, I loved him… But all that’s turned out to be nonsense, all nonsense… ». Et lorsqu’Irina aura pris cette décision de s’unir au baron, elle lancera sa sempiternelle requête : « Let us go to Moscow ! I beg you, let us go ! There’s nothing better than Moscow in the whole world ! Let us go, Olya ! Let us go ! ». Ce Moscou inaccessible où on sait qu’elles n’iront jamais. Et, pourtant, Carmen Gill nous fait espérer avec elle tant elle est belle dans son accablement tremblant et fragile. Écho au final du deuxième acte où déjà elle criait, seule comme une âme en peine dans l’obscurité : « To Moscow ! To Moscow ! To Moscow ! ».


© Troy Hourie


Moscou. Elle aurait peut-être pu y aller. Avec Nikolay Lvovich, celui qui l’avait aimée dès l’instant où il l’avait vue, cinq ans auparavant, celui qui croyait tant à la vie et à l’avenir et auquel Irina avait pourtant dit : « Don’t talk to me about love. ». Joshua Tyson est subjuguant dans ce rôle d’amoureux transi. Attachant dans sa gaucherie, maladroit dans son costume d’officier, il a l’allure du jeune garçon qui n’a rien vécu et qui espère désespérément que l’amour lui donnera une raison de croire en l’avenir. Joshua Tyson est beau, et c’est ce qui transforme totalement son personnage. On l’avait toujours vu vieux garçon et laideron, parce qu’Olga le trouve vilain. Mais Josh Tyson, par son jeu tout en finesse et sensibilité, nous le rend aimable et aimant. Aussi, la plus belle réussite de ce spectacle est-elle l’ultime scène entre les deux fiancés, juste avant que Nikolay Lvovich n’aille se faire tuer en duel par Solyony (excellent jaloux qu’est Phillip Christian). En diagonale, chacun à l’opposé du plateau, ils constatent la duperie de leur mariage. Lorsque Josh Tyson dira à Carmen Gill : « There’s just only thing, only one : You don’t love me ! », on sent que tout bascule. Moscou est définitivement perdue, la vie se dérobe à nouveau. Christopher MacElroen a réussi à nous faire croire un instant, et c’est là tout son mérite, que les fiancés se marieraient et vivraient heureux. Malgré la distance qui les sépare, ils sont d’une proximité évidente dans leur désespérance. Irina comparant son cœur à un piano précieux fermé à double tour et dont la clé serait perdue, Tuzenbach hanté par cette clé et la suppliant de lui « dire quelque chose »… Mais elle ne dira rien, et il partira affronter Solyony. Et c’est à ce moment que notre regard sur ce personnage a changé, grâce au jeu troublant d’expression de Joshua Tyson. Et si Irina avait dit quelque chose ? Peut-être ne serai-il pas parti ? Peut-être ne serait-il pas mort en duel ? Mais elle ne dira rien. Et dans sa dernière réplique avant de s’enfuir, cette fameuse réplique d’une banalité tout effrayante, Joshua Tyson nous bouleverse de son impuissance à vivre : « I didn’t have any coffee this morning. Will you ask them to make me some… ». Désamour ou sublime désarroi ? Joshua Tyson incarne à la perfection l’étiolement de l’amour qui n’a jamais été.


La modernité de la pièce de Tchekhov, c’est peut-être cette impossibilité de toute action, de toute échappée. Et la voir en anglais, à New York, ville cosmopolite immense et trépidante, nous renvoie comme un miroir brisé. Olga espérait dans le xxe siècle, elle rêvait de voir la vie changer : « Time will pass and we will be gone for ever, they’ll forget us, but for those who live after us our sufferings will become joy, happiness and peace will come down on earth, and there’ll be a kind word and a blessing for those who are living now. » ? En guise d’humanité et de vie nouvelle, le siècle dernier a inventé les camps de la mort, la bombe atomique, les purifications ethniques, le réchauffement climatique. Un siècle qui a commencé avec une guerre mondiale et s’est achevé par le 11-Septembre peut-il engendré l’espoir ? L’utopie peut-elle encore être de mise pour notre siècle qui n’a pas encore neuf ans ? Les Américains, et l’humanité avec eux, se démènent dans un monde sans doute plus étroit que celui des Trois sœurs de Tchekhov… Mais, parce que l’homme est capable du pire comme du meilleur, il ne peut s’empêcher d’espérer. À la manière de notre cher Nikolay Lvovich : « After us men will fly in hot-air balloons, and jackets will change, and they’ll discover, maybe, a sixth sense and develop it, but life will remain the same, difficult and full of secrets and happy. And in a thousand years man will still sigh, “Ah, life is hard !”, and at the same time he will, as now, be afraid and not want to die ». Car seule la mort a raison de l’espoir. 


De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Three Sisters, by Anton Tchekhov

Directed by Christopher McElroen

Translation : Laurence Senelick

Set design : Troy Hourie

Costume design : Kimberly Glennon

Lighting design : Aaron Black

Composer, music consultant : Alexander Sovronsky

Dramaturg : Debra Cardona

Prop design : Morgan Eckert

Production manager : Michael Goodin

Stage manager : Jenn McNeill

Cast : Chanel Caroll (Parlor Maid), Reg E. Cathey (Chebutykin), Phillip Christian (Solyony), Nathan Dame (Rodé), Carmen de Lavallade (Anfisa), Daphne Gaines (Natasha), Carmen Gill (Irina), Earle Hyman (Ferapont), Lisa Helmi Johanson (House Staff/Violonist), Billy Eygen Jones (Andrey), Antony Lalor (Soldier), Sabrina LeBeauf (Olga), Jonathan Earl Peck (Kulygin), Johnny Ramey (Fedotik), Roger Guenveur Smith (Vershinin), Josh Tyson (Tuzenbach), Amanda Mason Warren (Masha)

Production Harlem Stage & Classical Theatre of Harlem

The Harlem Stage Gatehouse

Du 7 février au 8 mars 2009

http://www.classicaltheatreofharlem.org/

http://harlemstage.org

Durée : 2 h 40 avec entracte

40 $

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Anne 08/03/2009 23:17

Les Trois Coups s'internationalise avec une très belle critique!

Les Trois Coups 08/03/2009 23:18


Merci infiniment, Anne.
Vincent


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