Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mars 2009 4 05 /03 /mars /2009 21:05

Parasitages contrôlés


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Comme ces petites bêtes dont elle porte le nom, la nouvelle pièce de Philippe Calvario (« Parasites ») démange, dérange. On fourmille de questions : pourquoi ce traitement non réaliste d’un sujet contemporain ? Pourquoi un décor blanc, qui surexpose les personnages, quand le parasite tend à se confondre avec son milieu ? Pourquoi un tel mélange des genres, de la comédie musicale au symbolisme ? Réponses avec le jeune metteur en scène, qui, pour la première fois dans ses créations, est aussi comédien. Un texte difficile et un parti pris périlleux, mais où l’artiste se révèle à lui-même.

Les Trois Coups. — La pièce de Mayenburg explore le désir pervers de deux couples en mal d’amour. Curieusement, dans la petite salle du Théâtre des Amandiers, ce huis clos laisse plutôt l’impression d’un enfermement. Est-ce là votre lecture du texte, montrer l’impossibilité du désir sans liberté ?

Philippe Calvario. — C’est curieux que vous me parliez de liberté. J’ai mis deux ans à monter ce projet. Le choix du texte est né d’un désir personnel, comme toutes mes créations. C’est un projet que j’ai eu du mal à imposer, mais que j’ai défendu au nom de ma propre liberté et de la liberté de créer. Sans doute la pièce s’est-elle imprégnée de cette revendication qui a accompagné sa genèse.

Les Trois Coups. — La sensation d’enfermement provient de ce décor blanc, au design sobre et ultramoderne, qui écrase les comédiens dans sa lumière crue. On imagine pourtant, à l’inverse, que la pièce de Mayenburg se déroule dans un squat sombre et insalubre.

Philippe Calvario. — C’est une fausse idée que l’on se fait de Parasites. J’en ai beaucoup parlé avec Laurent Muhleisen, le traducteur de Mayenburg. La pièce épingle les petites perversions du milieu bourgeois, empêtré dans son mal-être et son manque d’amour. Elle montre des êtres prisonniers de leurs frustrations, incapables de communiquer. Le décor blanc évoque ce traitement clinique de la bourgeoisie. On peut tout imaginer : un loft, une cage de laboratoire, une chambre d’hôpital psychiatrique.

Les Trois Coups. — Ce décor blanc est souillé par différentes excrétions : on y crache de la bière, on y vomit de la nourriture, on y éjacule. Ce contraste entre pureté et souillure souligne-t-il la déliquescence des êtres ?

Philippe Calvario. — C’est vrai que tout est souillure et sécrétion : il y a la sueur des corps, le « sperme contaminé » de mon personnage, Petrik, qui a mis enceinte sa copine, Friderike, qui se voit comme « un monstre ». Il y a des toilettes sur scène. Mais j’ai voulu garder des limites et ne pas tomber dans un jeu glauque ou « trash ». Bien sûr, en montant la pièce, j’ai beaucoup pensé au film Trainspotting de Danny Boyle, ou Requiem for A Dream de Darren Aronofsky. Mais là, on est au théâtre, on fait semblant : personne n’urine, personne n’éjacule sur scène. Rien n’est vrai. Il n’y a pas de psychologie, pas de réalisme.

Les Trois Coups. — Dans la scénographie comme dans la direction d’acteur, tout semble à la fois « sale » et, paradoxalement, trop propre, trop bien « calé ». Vous faites référence au cinéma, mais votre mise en scène n’est-elle pas prisonnière des conventions et des contraintes du théâtre ?

Philippe Calvario. — Tout est plus lent au théâtre, comme ces personnages qui se figent à la fin d’une scène, ou ces jeux de lumière pour dessiner l’espace scénique, pour faire comprendre que l’on passe d’un appartement à l’autre. Curieusement, j’utilise des notions de cinéma pour corriger ces lenteurs : faire comme au « montage », « resserrer les plans ». Mais j’aime aussi jouer avec les conventions théâtrales, jongler avec différents codes : au début du projet, je voulais ponctuer la pièce de chansons. Chaque personnage devait avoir son tube. Finalement, on n’a gardé que la reprise de Gilbert Montagné au début, parce que les personnages basculent ensuite dans une réalité de plus en plus sombre. Et puis, On va s’aimer semblait tellement cynique, pour des personnages en manque d’amour.

© Anne Gayan

Les Trois Coups. — Concernant la mise en scène, comment justifiez-vous ce mélange des genres : une ébauche de comédie musicale, un soupçon de réalisme social, un dénouement qui bascule dans le symbolisme ?

Philippe Calvario. — Pour moi, le théâtre est baroque. J’ai voulu un spectacle surréaliste, dans le sens d’un art du collage. Pour trancher dans ce décor blanc, les comédiens portent tous des costumes très colorés, très bigarrés, comme des taches de peintures jetées sur une toile vierge. Autre image de souillure, de salissure. Le personnage de Betsi change très souvent de robe, comme pour mieux sauver les apparences. Elle est d’ailleurs obsédée par la propreté et nettoie à plusieurs reprises le plateau. Mais, là encore, il n’y a pas de réalisme, on pourrait être dans la tête de l’un des personnages, tous prisonniers d’eux-mêmes, de leur souffrance, de leurs frustrations. À la fin, les couleurs ont disparu : vêtus de noir et blanc, les personnages attendent. S’il y a symbolisme, c’est celui de l’ailleurs. À chacun de l’interpréter : délivrance ou mort ? L’image de la clinique (et celle de Petrik, devenu ange gardien ?) peut rappeler Angels in America de Tony Kushner. Mais, pour moi, il n’y a pas de rédemption : même l’accouchement de Friderike n’est pas une délivrance.

Les Trois Coups. — Sur le plan du jeu, chaque personnage semble appartenir à un registre différent : Multscher ressemble à un clown triste, Betsi à une héroïne de série américaine. Cette façon de forcer le trait est-elle une manière de les isoler davantage, d’accentuer leur solitude ?

Philippe Calvario. — Nous avons construit les personnages à partir de références éclectiques : Multscher, l’indésirable, représente pour moi une sorte de nouveau « M. le Maudit », tandis que Betsi semble tout droit sortie de Desesperate Housewifes. Ringo, le mari handicapé, ressemble à un vétéran de la guerre du Vietnam… ou à un acteur porno des années 1970 ! Friderike et Petrik apartiennent à la jeune génération des années 1980-1990, marquée par le sida. J’ai voulu mélanger les styles pour viser une sorte d’universel… Mais le point commun entre tous, c’est qu’ils sont des personnages en crise, appartenant à différentes époques de dépression : Multscher et la crise de 1929, Ringo et l’après-Mai-1968, Friderike et Petrik en héritiers et victimes de la libération sexuelle, Betsi et l’angoisse existentielle des années 2000.

Les Trois Coups. — En conclusion, à l’image du « parasite » qui ne doit sa survie qu’à la destruction de l’autre, la pièce montre des êtres rongés par le même paradoxe : destruction ou survie, liberté ou soumission. Et vous, Philippe Calvario, qu’est-ce qui vous « démange » pour l’avenir : comédie musicale ou cinéma ?

Philippe Calvario. — La comédie musicale et le cinéma sont deux envies très fortes chez moi. Et, comme tous les opposés, peut-être se rejoignent-ils pour influencer ce spectacle. En tous cas, Parasites représente une étape charnière dans mon travail, comme le passage à un autre cycle. Avec cette pièce, je revendique ma liberté de création. Je sens que je règle des choses intimes. Malgré la violence du propos, c’est le plaisir de la troupe qui l’emporte, on se sent bien ensemble. Pendant les répétitions, nous avons su préserver une certaine douceur. Parler de violence avec douceur, encore un paradoxe ! S’il y a un ailleurs, c’est peut-être l’avenir lui-même : mon projet de cinéma – l’adaptation du roman de Philippe Besson, Un garçon d’Italie – devrait se concrétiser l’année prochaine. En attendant, j’ai presque envie de tourner une version vidéo de Parasites. Pour voir. Comme un face-à-face avec moi-même. Droit dans les yeux. 

Propos recueillis par

Estelle Gapp


Parasites, de Marius von Mayenburg

Traduction : Laurent Muhleisen

Mise en scène : Philippe Calvario

Assistant à la mise en scène : Guillaume Caubel

Avec : Manuel Blanc (Ringo), Philippe Calvario (Petrik), Julie Harnois (Friderike), Éric Guého (Multscher), Sophie Tellier (Betsi)

Scénographie : Camille Ansquer et François Gauthier-Lafaye

Lumière et vidéo : Nicolas Marie

Régie lumière : Claire Gondrexon

Costumes : Mina Ly

Son : Kiappe et Louise Gibaud

Administration : Laure Duqué

Photo de Philippe Calvario : Julie Harnois

Théâtre Nanterre-Amandiers • Planétarium • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre 

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 3 au 20 mars 2009, du mardi au vendredi à 21 heures ; le samedi 14 mars à 16 heures et 21 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 45

25 € | 12 €

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Rechercher