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5 mars 2009 4 05 /03 /mars /2009 01:07

Le sacre de Ludwig

 

Lincoln Center dimanche. Avec un ami new-yorkais, on espère trouver des places pour un des concerts de Paavo Järvi et l’Orchestre philharmonique de Brême. Les performances de mardi sont complètes, mais on trouve des places à 22 h 30 lundi soir pour la « Première » et la « Septième symphonie » de Beethoven. Le concert est donné deux fois, sans doute parce que l’Alice Tully Hall est avant tout une salle de musique de chambre de 1 200 places. Restauré pendant deux ans pour presque 160 millions de dollars, ce bâtiment construit il y a plus de quarante ans a subi une transformation radicale effectuée par Elizabeth Diller et Richard Scofidio de l’agence DS+R. Navire de verre comprenant le Starr Theater et la Juilliard School, l’Alice Tully Hall se détache sur Broadway, à l’angle de la 66e, ouvert sur la ville et agrippant le firmament, rayonnant et chaleureux. On aimerait être élève à la Juilliard pour travailler dans les studios à ciel ouvert que l’on aperçoit tout le long de la façade.

 

 

Central Park mardi après-midi : je me promène au milieu d’un épais manteau duveteux. Toute la nuit, il a neigé à New York. Aussi le parc est-il devenu tout blanc. Certaines aires de jeux sont fermées, mais cela n’empêche pas des enfants de s’amuser. D’aucuns font de la luge, se lancent des boules de neige, d’autres glissent sur les allées verglacées. Au détour de ma promenade, je découvre un buste de Schiller, puis de Beethoven, ce qui me fait vaguement sourire. Le lac est gris par le givre qui le recouvre. Aucun amoureux sur les bancs laissés aux flocons. Seuls leurs noms gravés sur le bois du dossier bravent l’air glacé : Emma and John, Peter and Susan… Le froid a raison de ma promenade, et je m’enfuis du parc rendu triste par la tombée du soir. Après un saut à Bloomingdale’s et chez Barnes and Noble, une slice pizza dans un bar lugubre de la 69e, on se dirige vers l’Alice Tully Hall. Foyer spacieux et magnifique où on aimerait rester des heures, accoudé au bar, qui semble flotter malgré sa pesanteur de béton. Salle de concert chaude, tout en boiseries, lumières rouges incrustées dans le bois même qui change de couleur, fauteuils gris anthracite au design sobre et délicat. Sur scène, quatre pans de mur coulissent comme par magie à cour et à jardin pour laisser entrer les musiciens, puis Paavo Järvi.


Je ne connaissais pas cette musique. Pourtant j’avais déjà entendu la Septième en concert, il y a très longtemps, et puis les enregistrements de Karajan, évidemment. Mais ce que Paavo Järvi nous a offert ce soir était extraordinaire. Chaque détail de la partition, chaque harmonie et chaque contrechant, on les entendait, on les découvrait, ils venaient nous éblouir par leur polyphonie merveilleuse. Les contrebasses, les trompettes, le hautbois sonnaient comme jamais je ne les avais entendus chez Beethoven. Par moments, dans les sforzandi, j’avais le sentiment de cluster, ces accords de notes conjointes, comme si j’écoutais du Stravinsky ou du Bartok. Non pas que ce fût dissonant, mais parce que le son était complètement sublimé, au-delà même de la nuance écrite. Densité de l’œuvre musicale rendue à merveille par Järvi et par l’acoustique sublime du Starr Theater.



L’Allegretto, mouvement lent de la Septième, dans son subtil pianissimo d’exposition aux violoncelles, était lugubre à souhait, et ce, malgré un mouvement allant, loin du lento qu’a gravé Otto Klemperer avec l’Orchestre philharmonique de Londres et que j’aime particulièrement. Dans la maîtrise de cette musique, Järvi nous offre tout le souffle de Beethoven, la vie teintée de mélancolie, la joie emplie de désespoir, l’exultation dans la souffrance. Le Presto nous entraîne dans une sorte de ronde de sabbat, malgré une tonalité en la majeur implacable. Parfois la clarinette sort des sons de fête foraine, les bassons des teintes allant du spleen au carnaval, les violons nous rappellent les forêts dont ils proviennent, avec les frondaisons de lumière et le bruissement de feuilles, et, pourtant, ce n’est pas la campagne de la Pastorale dont il s’agit. La joie explose avec les ultimes accords de l’Allegro final, la salle exulte de bravos, debout, une dizaine de rappels pour les musiciens de Brême et leur chef. La musique de Ludwig, dont le buste croule sous la neige à Central Park désert, est ainsi couronnée par le chef estonien.


Réjouissez-vous, car vous pourrez entendre l’intégrale des symphonies en mars au Théâtre des Champs-Élysées par ces mêmes artistes. Réjouissons-nous, car Paavo Järvi sera le nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris à la rentrée 2010. 

 

De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Symphonies, de Ludwig van Beethoven

Direction : Paavo Järvi

Deutsche Kammerphilharmonie Bremen

http://www.kammerphilharmonie.com/

Alice Tully Hall, New York City

Du 2 au 3 mars 2009

http://new.lincolncenter.org/

25 $ dans le cadre du festival Opening nights

Théâtre de Champs-Élysées à Paris

Du 28 au 30 mars 2009

http://www.theatrechampselysees.fr/

de 27,50 € à 93 €

Durée : 1h30

Première symphonie par Paavo Järvi au Japon : http://www.youtube.com/watch?v=3Y2E5zk_07c&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=2QERgvq2iNg&feature=related

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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