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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 23:12

Du chaos et de l’harmonie : l’heure exquise

 

La danse contemporaine américaine est une chose assez rare à Paris, et c’est donc avec intérêt que l’on a découvert, dans le cadre d’un séjour new-yorkais, le travail de Doug Varone. Célébré à New York à maintes reprises et invité par les plus prestigieuses institutions, Doug Varone affiche, après vingt années de création, un répertoire des plus riches. Pour le Metropolitan Opera, il chorégraphie « le Sacre du printemps », « les Troyens », « Salomé », et il assure également la création mondiale de « An American Tragedy » de Tobias Picker. On peut noter les chorégraphies de « Die Walkürie » (Washington Opera) et « Orphée et Eurydice » (Colorado Opera), ainsi que l’opéra du français Laurent Petitgirard « Joseph Merrick : the Elephant Man » en 2005, suivi du « Faust » de Gounod en 2006 au Minnesota Opera. Dans « The Bottomland » (Ohio Theater, NYC, 2002), il intègre vidéo, musique et théâtre pour un spectacle total. Alors qu’il a été invité à créer à la Biennale de Venise, Londres, Copenhague, Berne, Moscou, Tel Aviv et Tokyo, il reste inconnu en France. Trois de ses pièces, couvrant la dernière décade, se donne à Chelsea au Joyce Theater.

 

Ce que l’on retient de son langage est une impression de mouvement. Chose évidente pour la danse, mais c’est surtout l’énergie cinétique qui découle de ce mouvement qui est caractéristique et assez singulière. On a le sentiment que le corps est emporté dans un tourbillon incessant, doté d’une dextérité presque sauvage, jusqu’à ce que ne vienne brusquement l’interrompre une grâce quasi éthérée. Le troisième élément de cette chorégraphie est l’humanité flagrante du danseur, c’est-à-dire le poids du corps humain qui réapparaît inopinément entre deux mouvements chorégraphiés, avec toute la lourdeur de la masse corporelle, comme si les danseurs étaient des individus lambda qui se seraient mis à danser divinement comme par magie. Et c’est là tout le talent de Doug Varone : rendre les danseurs avant tout humains, proches de nous, simples spectateurs, au point où l’on se croirait presque capable de courir sur scène et d’intégrer leur danse rituelle.


C’est cette opposition de grâce, de dextérité et d’humanité qui caractérise la première pièce, Tomorrow, sur des mélodies du compositeur français Reynaldo Hahn (1875-1947). Évidemment, on repère les influences du chorégraphe dans cette pièce datant de 2000 : les costumes blancs plissés comme des tuniques grecques nous évoquent Trisha Brown, les ensembles et les pas de deux le travail de Jerome Robbins sur le Pulcinella de Stravinsky. Mais c’est justement la distance que prennent les danseurs sur l’acte même de danser qui colore et rend intriguant ce qui pourrait passer pour un pastiche néoclassique. Ainsi le pas de deux d’ouverture sur Chloris serait-il d’une pureté exemplaire si ne venait le rompre la rudesse sporadique des corps de Julia Burrer et Erin Owen. Varone les brise et les malaxe de façon à les rendre presque maladifs, hésitant entre la grâce de l’âme et la masse du poids de la vie. Rien jamais ne se fige, comme si la fuite était inexorable.

 

© Richard Termine

 

Lorsque dans Fumée paraît Natalie Desch, traversant de dos le plateau, seule dans la très belle lumière de Jane Cox et succédant à l’impossible unité de l’ensemble Quand la nuit nest pas étoilée, on pense à la petite Alice perdue dans les galeries souterraines, l’enfance révolue, la fragilité de l’existence. La marche délicate de cette jeune fille inattendue crée un abîme après l’effervescence corporelle de Quand la nuit… Et c’est là toute la force de Varone. Enfin, l’ultime solo de Julia Burrer dans lHeure exquise est simplement magnifique. Mettant en valeur la longueur de son corps au milieu des autres immobiles et étendus au sol, c’est un moment de poésie céleste qui s’accorde à merveille avec le charme d’antan des mélodies de Hahn et la douce mélancolie des mots de Verlaine : « La lune blanche luit dans les bois ; De chaque branche part une voix sous la ramée… Ô bien-aimée. / L’étang reflète, profond miroir, la silhouette du saule noir où le vent pleure… Rêvons, c’est l’heure. / Un vaste et tendre apaisement semble descendre du firmament que l’astre irise… C’est l’heure exquise. ». Lorsque la musique se sera tue, on verra la jeune femme, portée par deux danseurs statiques, s’ébrouer les jambes dans le vide, courant à la poursuite de ce rêve qui s’éteint, tandis que le noir envahit le plateau rendu au silence et à la perdition.


C’est dans doute l’aspect chimérique de Tomorrow qui nous fait regretter la forme un peu trop narrative d’Alchemy, une pièce écrite en 2008 à la mémoire du journaliste Daniel Pearl, sur une musique de Steve Reich (Daniel Variations, d’après des fragments de son journal et du Livre de Daniel), qui se veut être un hommage aux victimes faisant face à la violence et à la cruauté, luttant courageusement pour la dignité humaine. Mais Lux (2006), sur la musique de Philip Glass (The Light) nous reste en mémoire comme une ode à la danse, emplie de joie et bonheur. Un chaos savamment orchestré, qui réjouit par sa vigueur et son apparente simplicité. À l’image de la lune qui se lève sur la toile de fond tout au long du ballet, l’allégresse s’étend sur les danseurs tel un souffle enchanté : arabesques, portés, sauts, pirouettes, rondes, exaltation corporelle, lignes et cadences rompues s’enchaînent dans un tourbillon qui nous renvoie la vision de la danse telle qu’on l’imaginait dans nos rêves les plus enfantins : sauter dans le ciel comme si l’on allait s’envoler et s’échapper de la terre. 


De notre correspondant à New York

Stanislas Dhenn

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Tomorrow, Lux and Alchemy, de Doug Varone

Lux : http://www.youtube.com/watch?v=ewFNpQQQU6U&feature=related

Doug Varone and dancers : http://www.youtube.com/watch?v=DNQ15tQJ1uI&NR=1

Chorégraphie : Doug Varone

Musique : Reynaldo Hahn (Tomorrow), Philip Glass (Lux) et Steve Reich (Alchemy)

Avec : Julia Byrrer, Daniel Charon, Ryan Corriston, Natalie Desch, Erin Owen, Alex Springer, Eddie Taketa et Netta Yerushalmy

Artistes invités : Theodora Hanslowe (mezzo) et Dennis Giauque (piano)

Lumière : Jane Cox et Robert Wierzel

Costumes : Liz Prince

Scénographe : Timothy R. Mackabee

Directeur technique : Dan Feith

Joyce Theater, Chelsea, New York

Du 24 février au 1er mars 2009

www.joyce.org

http://www.dougvaroneanddancers.org/

Durée : 1 h 30

49 $ | 35 $ | 19 $

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

JP 04/03/2009 02:44

Quelle bonne idee une revue de spectacles new yorkais. Je vais regulierement a New York, et je suis toujours en manque d'adresses de bonnes institutions culturelles!Merci les trois coups!

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