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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 20:04

Pour l’amour de l’art


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


La Manufacture des abbesses est un des lieux de Paris où se renouvelle la scène théâtrale française. Joli succès pour ces jeunes gens qui ont créé leur théâtre en 2006 sur les pentes de Montmartre, un lieu actif et vivant, dévolu à la création contemporaine. L’occasion de découvrir des œuvres encore méconnues, comme ce « Regard des autres », de Christopher Shinn, jeune auteur new-yorkais, qui a déjà plusieurs pièces à son actif, adapté pour la première fois en France.

C’est un vrai plaisir que d’être confronté à l’univers d’un auteur en devenir. Pourtant, quand la pièce s’ouvre par une scène de restaurant, on craint d’abord que ce réalisme américain, fait de conversations interrompues par les téléphones portables sur fond de musique d’ambiance, soit difficile à adapter sur une scène parisienne. On redoute même une pièce bavarde et immature. Et puis, bien vite, on est pris par l’histoire, par les relations complexes et touchantes qui unissent les trois personnages principaux, et le spectacle ne tarde pas à trouver son rythme de croisière.

Certes, d’immaturité il est bien question, puisque les trois héros ont en commun une vocation artistique qui se cherche et se heurte à la dure réalité de la vie sociale. Stephen est un jeune auteur de théâtre, qui, en attendant une bourse, écrit des critiques de cinéma. Petra une artiste idéaliste, qui revient du Japon et gagne sa vie comme strip-teaseuse. Marc, l’ex-amant de Stephen, sort d’une cure de désintoxication. Ce sont les retrouvailles mouvementées de ces trois colocataires auxquelles on assiste. Tous trois sont en quête de reconnaissance et d’identité. Avec leurs fragilités et leurs doutes, ils nous deviennent vite familiers, d’autant que les portraits sont sans complaisance. Ces jeunes gens égocentriques ont aussi leurs ridicules : Petra, la strip-teaseuse, refuse catégoriquement de manger tout aliment contenant des hydrates de carbone ; Marc, le cinéaste autodestructeur, est un peu trop persuadé d’avoir trouvé Dieu.

« le Regard des autres » | © Lionel Blancafort

En contrepoint de l’intrigue principale, les rapports du client de la boîte de strip-tease (remarquablement interprété par Walter Hotton) et de Petra, dont on pourrait craindre qu’ils frisent le cliché, sonnent juste. Et puisqu’on en est à décerner des satisfecit, c’est sans doute Geoffrey Rondeau dans le rôle de Tan, l’adolescent onaniste et exhibitionniste dont Marc tombe amoureux, qui emporte le plus l’adhésion. Que cela soit l’occasion de préciser, en guise d’avertissement, que l’on parle encore plus de sexe que d’art dans cette pièce, et qu’il s’agit le plus souvent de sexualité homosexuelle.

Si le texte de Christopher Shinn est cru, il est surtout enlevé et drôle. L’auteur a situé l’intrigue entre les deux réveillons de Noël et du Nouvel An, ce qui donne lieu à quelques situations cocasses, comme lorsque les colocataires achètent deux sapins de Noël, ou lorsque Tan se met en tête de jouir au douzième coup de minuit… On pourra regretter que le jeu de Julien Large en toxicomane repenti paraisse dans un premier temps bien statique, et que le décor minimaliste soit plutôt inesthétique. Néanmoins, les personnages réservent bien des surprises, et le spectacle est dans l’ensemble une réussite.

On retiendra encore une jolie réflexion sur ce qui motive la vocation artistique. Pourquoi devient-on artiste ? semble se demander Shinn. Pas de réponse univoque à cette interrogation, mais un questionnement éclaté entre les différents personnages. Le titre anglais, Other People, a été bien traduit. L’homme anonyme, fasciné par Petra, veut absolument comprendre en quoi elle est différente de lui. Comment on peut être une artiste intransigeante tout en gagnant sa vie comme strip-teaseuse. Elle lui explique en substance qu’elle ne prend du plaisir qu’en dansant pour des hommes et que l’artiste, comme la strip-teaseuse, a besoin du regard des autres pour exister. On pensera ce qu’on veut de la métaphore. Dans le contexte et grâce au sourire de Leïla Moguez, on est convaincu. 

Fabrice Chêne


Le Regard des autres, de Christopher Shinn

Mise en scène : Gilbert Désveaux

Avec : Walter Hotton, Julien Large, Leïla Moguez, Yann Reuzeau, Geoffroy Rondeau

Adaptation : Sophie Vonlanthen

Lumières : Pierre Peyronnet

Collaboration artistique : Mara Teboul

Collaboration scénographique : Camille Darier

La Manufacture des abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Métro : Blanche, Pigalle, Abbesses

Réservations : 01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

Du 23 février au 22 avril 2009, du lundi au mercredi à 21 heures

Durée : 1 h 50

24 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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