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27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 19:56

Madame est servie


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Les amateurs rennais de jazz vocal sont gâtés : ils ont pu voir et entendre, en un mois, Kurt Elling et Laïka Fatien. La jeune quadragénaire présente actuellement sur scène son hommage à Billie Holiday, « Misery ». Billie disait parfois, non sans amertume, qu’elle était l’esclave la mieux payée des États-Unis. « Lady Day » peut dormir tranquille, car c’est à son tour d’être servie, et de quelle façon !

Lorsque la salle s’éteint, un cercle de lumière isole un micro sur pied au milieu de la scène. Laïka Fatien y fait bientôt son entrée. Elle porte une longue robe noire, ajustée, tout juste ornée d’une façon de châle noir qui lui sangle la hanche. Le cheveu est soigneusement tiré, strict. Elle ne porte aucun bijou ostentatoire et ne s’autorise qu’une coquetterie : de très hauts talons, qui donnent à ce petit bout de femme un air de longue dame brune. Le ton est donné : le service du texte et de la musique avant tout. Pour cette prestation, Laïka Fatien est entourée d’un quartette, dont on ne tardera pas à découvrir la qualité : Pierre-Alain Goualch au piano, Matthieu Chazarenc à la batterie, Darryl Hall à la contrebasse et surtout David el-Malek au saxophone ténor.

Le concert commence avec Strange Fruit. Laïka Fatien dit le texte en français puis elle attaque a cappella avant de laisser s’exprimer le piano qui gronde et de reprendre en duo. Toute l’émotion du spectacle est là. Laïka n’imite pas Billie, dont elle n’a ni le timbre ni la voix fêlée, elle l’interprète : sa diction parfaite met en valeur le texte, elle le joue de tout son corps de comédienne mais sans emphase, et la voix ne s’enfle qu’à bon escient.

On pourrait ainsi décrire le spectacle, dont chaque pièce est introduite par une courte intervention en français qui la resitue dans le contexte biographique ou dans l’œuvre de Billie Holiday. Je préfère n’en retenir que quelques moments emblématiques.

Lady’s Back in Town, qui suit Strange Fruit, détend agréablement l’atmosphère, le swing y est plus nettement marqué comme dans You Turned the Tables on Me. En outre, c’est une pièce qui permet à la chanteuse un de ces dialogues avec le saxophone au ton très chaud de David el-Malek qui semble faire écho aux accents graves de sa voix. Leur complicité et l’immense talent d’El-Malek éclatent aussi dans You Can’t Lose a Broken Heart, où Laïka pratique un chant syncopé proche du scat, mais ils brillent surtout dans What’s New. On les retrouve dans Don’t Explain, où la voix se fait murmure et caresse, tandis que dans la déchirante complainte de Gloomy Sunday Darryl Hall l’accompagne parfois à l’archet, le piano et la batterie, eux, assurant alors une sorte de contrepoint.

Délaissant la construction fréquente en jazz où chaque instrumentiste prend un solo dans chaque morceau, Laïka Fatien préfère un dialogue plus particulier sur une pièce spécifique. Ainsi, dans All of You de Cole Porter, dialogue-t-elle plus particulièrement avec Matthieu Chazarenc à la batterie, comme elle privilégie la contrebasse de Darryl Hall dans How Deep Is the Ocean.

Si l’on excepte Strange Fruit, les deux pièces les plus émouvantes sont sans doute Misery, où le saxophone ténor sait se faire élégiaque pour accompagner la plainte digne de la chanteuse, et Left Alone, le dernier texte écrit par Billie, que Laïka commence a cappella.

Faut-il exprimer une réserve, un regret ? Il me semble que la réverbération dont on a affligé Lover Come Back to Me est non seulement inutile mais ridicule. Par ailleurs, je pense qu’une salle plus petite, plus intime aurait été plus adaptée à ce spectacle qui joue sur le registre de la confidence.

C’est peu de choses au regard de la qualité d’une soirée comme on souhaite à chacun d’en vivre en ces temps de crise. Certes, Laïka Fatien ne sort pas les fanfares et les tambourins, elle ne donne pas dans la galéjade. Son spectacle est grave, mais il n’est pas froid. Laïka est encore jeune, et ce qu’elle nous montre aujourd’hui laisse espérer qu’un jour proche nous pourrons saluer Lady Fatien. Avec ses musiciens, elle nous offre un moment de qualité, loin de tout tintamarre. Ils nous prennent par la main dans ce parcours avec Billie et s’adressent avec élégance et talent à ce qu’il y a de meilleur en chacun : le cœur. 

Jean-François Picaut


Misery, de Laïka Fatien

Avec :

Laïka Fatien : voix, Pierre-Alain Goualch : piano, Matthieu Chazarenc : batterie, Darryl Hall : contrebasse, David el-Malek : saxophone ténor

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Billetterie : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Le 26 février 2009

23 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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