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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 23:00

Famille, je vous hais


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Il ne se passe pas grand-chose dans « Oncle Vania ». Dans un domaine au fin fond de la Russie, l’arrivée d’un vieux professeur à la retraite et de sa jeune femme vient déranger le cours de la vie dure mais paisible de la fille du professeur, Sonia, et de son oncle Vania. Toute la virtuosité de Tchekhov, qui transparaît dans cette excellente mise en scène, consiste à tirer le fil de la désintégration progressive de cette famille.

En effet, la mise en scène du collectif Les Possédés est limpide, et la portée du texte de Tchekhov, écrit en 1890, n’en est que plus grande. D’abord, on est frappé par le naturel de l’interprétation et en particulier de la diction. Le texte est dit avec beaucoup de fluidité et de rythme, mais cette sensation, paradoxalement, naît d’une certaine lenteur, de l’utilisation occasionnelle de silences ou d’hésitations. On est pris dans un rythme à la fois enlevé et lent. Les comédiens semblent parler doucement, mais sont parfaitement audibles. C’est vraiment un plaisir.

Mieux : avant même que la représentation ne commence, on est intrigué par la disposition même de l’espace scénique : les gradins de spectateurs sont disposés en U autour du plateau, si bien que, au moins visuellement, le rapport du public aux comédiens est tout à fait différent. C’est comme si le jeu devenait soudain en trois dimensions. Donc, pour le jeu des comédiens aussi, cette disposition introduit des contraintes particulières : en effet, ici, à qui s’adresser ? Pas question de faire comme s’il n’y avait de spectateurs que face au plateau !

Le problème de la visibilité du comédien se trouve ainsi abordé et résolu sans faiblir : oui, on voit fréquemment les personnages de dos. Qu’est-ce que ça change ? Eh bien, on a vraiment l’impression d’être témoin, presque de participer à ces scènes de famille parfois éprouvantes. Quand les personnages sont assis autour de la table, c’est comme si les six gradins de spectateurs devenaient des bancs ajoutés autour de celle-ci. En outre, quand deux personnages se parlent et que l’on ne voit le visage que de l’un des deux, on a paradoxalement une sensation de réalisme accrue, on prend intimement part au dialogue.

L’objet essentiel du décor est une table, donc. Elle remplit ici les fonctions de la grande maison dans le texte de Tchekhov. Elle réunit tous ceux qui peuvent s’asseoir autour d’elle. Mais elle est tellement grande qu’elle isole, aussi. C’est ce qui apparaît au cours de cet acte durant lequel la seule lumière est celle fournie par des dizaines de bougies posées sur la table. Outre un effet visuel saisissant, magique, le fait que la salle et les gradins soient plongés dans l’obscurité souligne la promiscuité insupportable des personnages abandonnés à eux-mêmes, et fait des spectateurs des témoins invisibles du drame intime. Enfin, la table sépare ceux qui s’y tiennent de part et d’autre, comme dans cette scène irrésistible, un badinage aussi délicieux qu’inattendu entre la belle Elena et le médecin Astrov, qui tarde à comprendre que ce n’est pas au charme de ses relevés topographiques qu’elle est en train de succomber…

Voilà qui est vraiment étrange : comment se fait-il que cette pièce, qui met en scène des personnages dépressifs, soûls, suicidaires, désespérés ou dévorés par des instincts meurtriers, ne nous laisse pas nous-mêmes passablement déprimés ? Car tous ces personnages sont dans cette propriété et dans leurs vies respectives comme dans un bocal, dont ils ne peuvent pas sortir. En sortir, c’est mourir. Ce sentiment d’impuissance, tous le ressentent : Elena, peinture vivante, presque clinique, de la dépression, dont le destin est inextricablement lié à celui de son vieux mari, en proie à la tentation des autres hommes, qui, elle le sait bien, ne pourraient malgré tout lui apporter de vrai bonheur.

À moins que ? « Le doute est préférable, au moins on garde espoir », suggère Sonia. Impuissance, surtout, de l’oncle Vania, dont la révolte face à son beau-frère Serebriakov est d’autant plus poignante qu’elle ne sert à rien. Cette scène est magnifique : comme à d’autres occasions, la construction de la montée dramatique est remarquable, la tension part de presque rien, un quasi-silence, pour culminer dans des accès de fureur fulgurants.

Que faire, donc ? Toutes les options possibles sont inadéquates. La recherche de la connaissance ? Personne ne se souvient des articles savants du professeur. L’action, comme le voudrait Vania au début ? L’ennui implacable qui règne en ces lieux la tue dans l’œuf. La parole ? La logorrhée de Vania ivre ne donne rien et ne fait que pointer sa propre vacuité, comme un serpent qui se mord la queue. Le silence, alors ? Il est également insupportable, et Elena le rompt d’un pathétique « il fait beau, aujourd’hui ».

De fait, si l’ennui et la résignation accablent tous les personnages, ceux-ci le vivent dans une sorte de second degré salvateur et noient leur malheur dans l’alcool parfois, dans l’ironie souvent. On se surprend soi-même à sourire, voire à rire. Quel relief donné au texte de Tchekhov !

Si la qualité de la mise en scène fait beaucoup pour la réussite de ce spectacle, on ne saurait trop applaudir l’ensemble des comédiens, tous excellents. En dehors de la diction que l’on a déjà soulignée plus haut, tous donnent une réalité émouvante à leurs personnages respectifs. Parmi ses non moins excellents camarades, David Clavel est un Vania magnifique, toujours sur le fil du rasoir. A-t-il bu, est-il sobre ? Va-t-il rire, pleurer, hurler de rage ? Il est un animal blessé, a priori pacifique envers ses semblables, mais que la douleur a rendu prêt à tout.

En lisant la pièce, je me demandais quel âge pouvait avoir Sonia, la nièce de Vania. Grâce à cette mise en scène et à l’interprétation de Marie-Hélène Roig, je comprends mieux le personnage : elle est jeune, en âge de se marier. De la jeunesse, elle conserve l’innocence et l’espoir que le tout le travail fourni pour exploiter le domaine n’aura pas été vain. Qu’au fond, l’aliénation se transformera en rédemption. Mais elle est déjà vieille : son amour juvénile pour le docteur Astrov cohabite avec une sensibilité déjà rudement éprouvée par la dureté de sa vie quotidienne. Dépourvue du cynisme et de l’ironie de Vania, ou même de l’involontaire duplicité sentimentale d’Elena, elle est finalement une incarnation universelle de la pureté et du sacrifice non récompensé qui transcende tous les particularismes d’un siècle ou d’un pays.

Cette interprétation fluide, cette scénographie et ces costumes simples, mettent en valeur l’incroyable modernité du texte de Tchekhov, ou plutôt son intemporalité. Ces deux heures sans véritable rebondissements passent presque trop vite, comme si, en écrivant, Tchekhov avait voulu conjurer l’ennui qu’il avait choisi de montrer. 

Céline Doukhan


Oncle Vania, d’Anton Tchekhov

Traduction : André Marcowicz et Françoise Morvan

Collectif Les Possédés

Mise en scène : Rodolphe Dana et Katja Hunsinger

Avec : Simon Bakhouche, Katja Hunsinger, Marie-Hélène Roig, Michelle Farges, David Clavel, Rodolphe Dana, Nadir Legrand

Lumière : Valérie Sigward

Administration-diffusion : Made in productions

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

www.theatre-bastille.com

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 23 février au 29 mars 2009 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi et le jeudi 26 février 2009

Durée : 2 heures

22 € | 14 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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