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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 15:45

Les images surgissent d’elles-mêmes


Par Laurie Thinot

Les Trois Coups.com


Après « Stratégie d’avalement » en 2003, Nicolas Pomiès écrit et met en scène « la Tondue ». Ce huis clos tisse les soupirs de soulagement et les revendications furieuses de la fin d’une guerre, avec des secrets et des craintes qui ne peuvent se dérober plus longtemps aux regards. Dans la petite salle du Théâtre du Marais, nous voilà happés en plein centre de cette réalité, témoins muets retenant notre souffle. Une pièce forte et intelligente sur le thème de l’Épuration, tout en suggestion.

La France à la Libération, trois personnages : Antoine le grand-père perruquier, Zéphirin son beau-fils, « épurateur » tondeuse en main, et Alsace petite-fille et fille des deux autres, la protégée et apprentie. Ces trois-là vivent ensemble. L’atelier d’Antoine, immuable, est au sous-sol. C’est là que tout se joue. Le monde extérieur glisse ses sons par le soupirail, unique ouverture vers le dehors. Nicolas Pomiès a su nous transporter dans ce monde avec sensibilité. Les personnages entrent en contradiction exactement là où il faut pour créer d’intéressantes frictions. Zéphirin, en bon Français, tond à tour de bras les femmes ayant « collaboré » avec les Boches. Antoine récolte les brassées de cheveux fièrement apportées par son beau-fils, mais ne partage pas son avis : la patrie n’a pas besoin qu’on rase ses femmes. La belle et fragile Alsace les regarde, partagée entre son amour pour eux et ce qu’elle tait…

Dans cette pièce, Nicolas Pomiès réussit à dire l’essentiel. Il traque l’inutile jusqu’au bout, préférant le court percutant au long assommant. C’est tout à son honneur, et ça marche : on ne s’ennuie pas une seconde pendant soixante minutes. L’intensité, liée au contexte, s’exerce dès les premières minutes. La profondeur des personnages et de leurs relations resserre progressivement l’attention sur l’intrigue, pleine de non-dits palpables. Cette façon de travailler le hors-champ laisse une place à l’imagination. Nous tentons de deviner, d’anticiper, de devancer cette réalité qui nous échappe, mais qu’on devine juste assez, juste assez pour avoir envie de la connaître un peu plus, toujours un peu plus. Ce procédé est bien plus efficace que si l’on nous montrait directement les faits évoqués. Les scènes violentes, elles sont déjà là, à la pelle, quotidiennement, tous médias confondus. Avec seulement des mots et des sons, les images surgissent d’elles-mêmes. Et cela décuple leur force, car tout à coup, elles nous appartiennent un peu. Oui, mine de rien, Nicolas Pomiès réussit avec cette pièce à faire que nous nous approprions ce pan de l’histoire. En silence.

La scénographie, elle non plus, n’est pas bavarde : un établi de perruquier, une chaise, un meuble à tiroirs, et surtout des cartons. Des cartons soigneusement empilés et étiquetés. Ils suscitent un vague malaise, car on ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur. Bien sûr, étant chez un perruquier, on suppose qu’il y a des cheveux. Mais on ne les voit pas, les cheveux. Encore une fois, la problématique de la soustraction au regard se pose. Il pourrait y avoir n’importe quoi dans ces boîtes. Comme un résumé de chaque personne, il y aurait des cheveux, une touffe de cheveux par boîte, bien classée, bien rangée, avec son nom soigneusement étiqueté sur le devant. L’imagination galope, cet entassement, en plus d’être esthétique, fait sens. Par contre (et pour pinailler), l’ensemble est légèrement statique. Peut-être qu’une interaction plus poussée entre les personnages et le décor aurait pu souligner leur rôle avec plus de dynamisme.

Pour la lumière : simplicité aussi. Les intentions sont claires et justifiées. On regrette seulement la déformation du visage des comédiens provoquée par certaines ombres. En matière de costumes, d’habitude on ne les voit que sur des photos ou dans des films en noir et blanc. Là, les voilà devant nous, vivants et en couleurs. Concernant la sonorisation : des bruits de pas, des cliquetis, des remue-ménage d’objets, des bruits de foule. Encore une façon de nous inciter à créer des images, de charger l’atmosphère. Dommage que ce soir-là le son intervenait légèrement trop fort, se fondant peu avec le reste (existe-t-il des bruits de pas aussi puissants dans la réalité ?). Cela dit, il est indispensable et contribue à la suggestion d’un univers extérieur inquiétant, au-delà des murs de ce sous-sol étouffant dans lequel se tient toute l’action de la pièce.

Nous sommes gâtés avec les comédiens ! Jean-Claude Aumont joue le grand-père, Antoine, magistralement. Il est parfaitement juste, ce rôle lui colle furieusement à la peau. Charles Schneider aussi est excellent. Il arrive à rendre attachant le personnage de Zéphirin, pourtant un peu buté. Enfin, Corélie König interprète la fille Alsace avec un subtil mélange de fragilité et de force d’une grande beauté. Ils ont tous les trois un point commun : la générosité. Allez donc applaudir leur belle énergie, car en plus de nous l’offrir, ils nous réconcilient à leur manière avec un petit morceau d’histoire. 

Laurie Thinot


La Tondue, de Nicolas Pomiès

L’Évadée Théâtre • 23, rue Louis-Blanc • 75010 Paris

06 61 77 52 01

levadeetheatre@yahoo.fr

http://www.levadeetheatre.com/

Mise en scène : Nicolas Pomiès

Avec : Jean-Claude Aumont, Corélie König et Charles Schneider

Création sonore : Thierry Simoulin

Théâtre du Marais • 37, rue Volta • 75003 Paris

Réservations : 06 61 77 52 01

Du 5 février au 26 avril 2009, les jeudi, vendredi et samedi à 19 heures, et dimanche à 16 heures

Durée : 1 heure

10 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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