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20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 18:03

Drôle et corrosif


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


C’est un vaudeville noir qu’Anne Bisang met en scène en adaptant « les Corbeaux », texte remarquable écrit en 1882 par Henry Becque. Construite comme un diptyque, autour d’un élément clé (la mort de M. Vigneron), la pièce glisse sournoisement de la joyeuse fresque familiale au drame réaliste et grinçant. Doit-on d’abord évoquer l’incroyable modernité de l’œuvre ou préférer souligner le décalage original entre son fond et sa forme, sa noirceur et sa légèreté mêlées ?

Le décès du père de famille laisse quatre femmes en deuil, quatre femmes qui doivent alors faire face à des questions de gestion sur lesquelles elles n’avaient jamais eu l’occasion de se pencher. Tout tourne autour d’elles, tous tournent autour d’elles. Les spéculateurs, les rapaces, les corbeaux à la ronde inquiétante. Et l’avenir qui plane au-dessus de ces proies trop facile n’est guère réjouissant.

Sans surprise, elles se feront manipuler dans une danse dont elles n’ont pas eu le temps d’apprendre les pas. Valsant et tournicotant de part et d’autre de la scène, les comédiennes matérialisent leur rôle de jolies décorations. Leurs mouvements, certes gracieux, sont inutiles. Elles ont beau chercher à imposer une présence, ce n’est qu’une posture figée et vaine, comme on peut faire bonne figure. Ces déplacements chorégraphiés, peut-être un peu trop systématisés, ont le mérite de donner un autre éclairage au texte, l’éloignant d’un réalisme dense pour en faire une sorte de métaphore de la vacuité.

« les Corbeaux » | © Hélène Tobler

Très vite, donc, on devine que rien ne pourra sauver ces femmes du destin que d’autres ont choisi pour elles. Bien qu’usant de résistance et de courage, elles ne sont pas à armes égales. Elles deviennent alors les témoins de leur propre déchéance, tant on les dépossède de leur droit à être les principales actrices de leur vie. La perte de la candeur les fera glisser vers la folie et l’abandon de toute fierté. Par petits coups insidieux, les corbeaux détruiront tout ce qui les faisaient se tenir debout. Au sens propre, cela se ressent dans les corps, dans les postures qui s’affaissent progressivement. Assises en avant-scène lors de l’épilogue, les quatre proies n’ont plus cette stature prestigieuse du début. Étoiles déchues et désillusionnées, elles sont vouées à leur triste sort, celui d’être finalement tirées d’embarras par l’escroc qui les a ruinées. Tout se paye.

Les comédiens jouent avec un plaisir communicatif, sous le regard décalé d’un pianiste malicieux, qui commente de ses notes les évolutions de l’intrigue. Cette trame sonore donne des allures cinématographiques à un jeu d’acteur ludique, jouissif, puissant et charnel. On observe un panel de portraits qui sont autant de représentations de la mesquinerie et de la rouerie. Petits, fourbes, grimés et criards, ces corbeaux débordent de suffisance pour notre plus grand plaisir. Car, si le thème peut laisser un goût amer, les divers débordements scéniques, le ton vif et enjoué, la fraîcheur des interprètes, donnent une énergie réjouissante à l’ensemble. Rien n’est laissé pour compte : des décors raffinés et soignés aux costumes vaporeux et flamboyants. Et chacun des douze personnages allie épaisseur et grand-guignol, légèreté et tragique.

On rit beaucoup de la perfidie et de l’injustice, assistant à un spectacle où les méchants gagnent à la fin, détournant les conventions fictionnelles et faisant fi de la morale. C’est du théâtre de boulevard qui aurait vagabondé du côté du cynisme le plus corsé, reflétant une réalité de l’âme humaine qu’on aimerait refouler. Sombre, mais brillant ! 

Aurore Krol


Les Corbeaux, d’Henry Becque

Mise en scène : Anne Bisang

Avec : Lorette Andersen (Rosalie), Prune Beuchat (Blanche), Jean-Claude Bolle-Reddat (Tessier), Lolita Chammah (Marie), François Florey (Bourdon), Mireille Herbstmeyer (Mme de Saint-Genis), Charles Joris (M. Vigneron), Lee Maddeford (le pianiste), Frank Semelet (Merkens/Lefort), Yvette Théraulaz (Mme Vigneron), Lise Wittamer (Judith)

Scénographie : Anna Popek

Musique originale : Lee Maddeford

Dramaturgie : Stéphanie Janin, Arielle Meyer MacLeod

Collaboration artistique : Stéphanie Leclercq

Costumes : Paola Mulone, assistée de Laurence Fleury

Maquillage-coiffure : Arnaud Buchs

Création lumière : Jean-Philippe Roy

Régie générale : Edwige Dallemagne

Assistante stagiaire : Sophie Martin-Achard

Construction décor : Gilles Perrier, Alain Cruchon, Christophe Reichel, Valérie Oberson, Grégory Jordan

Peinture décor : Éric Vuille

Production : La Comédie de Genève-centre dramatique

Coproduction : Théâtre national de la Communauté française de Belgique | Théâtre national de Bretagne

Théâtre national de Bretagne, salle Jean-Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Du 3 au 6 février 2009 à 20 heures

Renseignements-réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Durée : 2 h 5 sans entracte

23 € | 17 € | 12 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

TAILLE-CRAYON 20/02/2009 21:37

Blog tres sympa...un vrai regal... je reviendrais...LORENT ET SES 2850 TAILLES-CRAYON....

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