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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 11:33

« Camera obscura »


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Insatisfaction, ironie, désespoir, drame… Un engrenage fatal, décrypté par Ibsen dans nombre de ses plus célèbres pièces, et illustré une nouvelle fois par « le Canard sauvage », qui nous plonge dans l’intimité de deux familles liées par un passé trouble. On pourrait d’abord croire à un drame social : les grands industriels parvenus contre les bourgeois désargentés. Illusion qu’entretient le décor de la scène d’exposition, qui sépare les deux espaces familiaux par une grande toile blanche percée de figures fantomatiques : les photographies de Hjalmar, l’un des personnages principaux. La suite nous montrera que rien n’est moins simple que les apparences.

Presque vingt ans séparent Brand (1865) du Canard sauvage (1884), et les deux pièces se répondent étrangement. Bien que, entre-temps, il soit devenu un auteur à succès, Henrik Ibsen continue de scruter à la loupe les petites et grandes hypocrisies bourgeoises, souvent contrebalancées par un idéal de pureté… tout aussi destructeur. Déjà, Brand, sous les traits hiératiques de Philippe Girard, incarnait ce « tout ou rien » avec une splendeur emphatique et terrible dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig (en 2005).

Dans le Canard sauvage, c’est le personnage de Gregers Werle qui porte cette philosophie absolue et qui va tenter de la faire partager à son ami Hjalmar Ekdal. Il se sent redevable envers lui : leurs pères respectifs étaient liés par la possession commune d’une forêt et d’une usine de déboisement. Le vieux lieutenant Ekdal en a été spolié par une mystérieuse erreur judiciaire… Quelques années plus tard, Gregers a repris la direction de l’usine florissante de son père, tandis que Hjalmar est devenu photographe, métier par excellence du secret et de sa révélation. Il fait survivre sa famille – son père et sa fille Hedwig – grâce à sa femme Gina qui effectue des retouches. Son mariage, comme sa profession, ont pu être établis grâce à la charité providentielle du négociant Werle, chez qui travaillait auparavant Gina.

Après cette complexe scène d’exposition, le rideau blanc se lève, et on entre enfin dans le vif du sujet : l’appartement de la famille Ekdal, surplombé d’un mystérieux grenier. C’est la plus belle idée de la mise en scène, ce grenier, cet autre monde qui apparaît et disparaît derrière une vitre floutée aussi large que le plateau. Il abrite des ombres et des bruits étranges : une forêt de fiction qu’a recréée le grand-père Ekdal et dans laquelle il élève des poules, des lapins, et organise de très réalistes parties de chasse… C’est aussi la prison d’un canard sauvage, don du négociant Werle, qui l’a recueilli dans un étang où se noyait l’animal blessé. Cet oiseau à l’aile brisée, ange déchu prisonnier parmi les hommes, reste invisible. C’est le blanc, l’inconnue sur laquelle se fonde l’équation familiale. Il symbolise aussi l’innocence clairvoyante de la jeune Hedwig, dont la vue décline…

« le Canard sauvage » | © Guy Delahaye

Redescendu de l’inquiétante forêt des origines après des années d’absence, Gregers connaît l’histoire occultée de cette famille, et s’est donné pour but de l’apporter à la lumière. Pour le bien, croit-il, de son ami Hjalmar, dont le bonheur se construit sur la vision, déformée mais optimiste, qu’il a du monde à travers son appareil photographique – sa camera obscura. Hjalmar finira par se prendre au jeu. On rit jaune en le voyant déconstruire en quelques répliques, devant l’incompréhension de ses proches, l’harmonie (bien réelle !) d’un foyer construit autour du mensonge. Situation absurde d’où surgissent plusieurs questions majeures : quel est le lien qui existe entre notre vérité intime et la vérité sociale ? Peut-on sacrifier l’une au profit de l’autre ? Que laisse-t-on voir de nous-mêmes au reste du monde ?

En dénonçant les ravages causés par la « créance idéale » de Gregers, Ibsen démontre avec ironie la nécessité psychique de s’illusionner pour supporter l’existence. C’est le « mensonge vital » des psychologues, qui sera défini par le docteur Reiling, le personnage le plus cynique et le plus réaliste de la pièce. L’idéal d’honnêteté intransigeante défendu par Gregers – un fou ou un prophète ? – est sans cesse contrebalancé par la présence des petits arrangements avec le réel, des faux-semblants grâce auxquels survit la famille Ekdal. Les comédiens incarnent cette dichotomie : le jeu « naturaliste » de Judith Henry (Gina) et de François Loriquet (Hjalmar), formidables, s’oppose comiquement à l’apprêt exalté de la diction de Rodolphe Congé (Gregers).

L’acte de purification commis par le jeune Werle révèlera finalement les faiblesses des adultes, qui n’hésiteront pas à sacrifier à un idéal tardif une enfant sans préjugés. Au moment où tout s’écroule autour des personnages, on peut regretter la sagesse de la mise en scène, pâle reflet de la violence du secret révélé et des tensions psychologiques qui agitent le texte. Peut-être aurait-il fallu davantage développer scénographiquement l’importance symbolique de la vision et de la révélation chez un photographe, père supposé d’une future aveugle…

Cependant, l’éclairage subtil joue un rôle majeur dans cette découverte à rebours. La dernière lumière qui éclaire le public est d’ailleurs celle, faible mais tenace, des allumettes du grand-père Ekdal. Vieil homme passé à côté du modèle de réussite bourgeoise, qui assume sa simplicité et ses lubies : il est le seul capable de dévoiler, enfin, le crime familial dans toute son aberrante vérité. 

Sarah Elghazi


Le Canard sauvage, de Henrik Ibsen

Mise en scène : Yves Beaunesne

Texte français et adaptation : Marion Bernède, Yves Beaunesne

Assistanat à la mise en scène : Miquel Oliu Barton et Pauline Thimonnier

Avec : Rodolphe Congé, Brice Cousin, Philippe Faure, Jean-Claude Frissung, Judith Henry, Isabelle Hurtin, François Loriquet, Géraldine Martineau, Fred Ulysse

Scénographie : Damien Caille-Perret

Costumes : Patrice Cauchetier

Lumières : Éric Soyer

Son : Christophe Séchet

Maquillage : Catherine Saint-Sever

Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille cedex

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30

Du 11 au 21 février 2009 à 20 heures les mardi, mercredi, vendredi et samedi ; le jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 15 sans entracte

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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