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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 23:05

Dernier geste ? On espère bien que non !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Fondée en 2006, cette jeune compagnie du Dernier-Geste a déjà derrière elle trois spectacles. Elle s’était fait remarquer avec un « Guerre » de Lars Norén qui avait stupéfié tout le monde par sa force, vu l’âge moyen de ses interprètes : dix-sept, dix-huit ans. Pour ma part, j’avais vu l’an dernier leur Calderon qui m’avait conquis (La vie est un songe). Ils récidivent avec « Iphigénie à Aulis » d’Euripide. Toujours aux commandes, Elias Belkeddar, qui assure la mise en scène aidé de Sophie Guibard, lutin surdoué. Le spectacle promet si on l’allège de son chœur pédant et mal joué. Ensuite, ça devrait aller, malgré les costumes eux aussi bien loupés.

Première bourrée à craquer au Centre d’animation des Halles un peu surpris par l’affluence. Débuts franchement héroïques avec le bruit des rames, hélas pas des galères grecques. Celui des R.E.R. qui se succèdent tout près, dans la réalité d’un soir « comme les autres » pour les autres. Pas pour nous : on se concentre ! L’Aulide, actuelle Thessalie, il y a vingt-cinq siècles. La flotte achéenne, immobilisée le long du rivage, attend que le vent se lève pour cingler vers Troie. Souffle sacré, qu’Artémis retient captif dans quelque vallée. Pour le rendre aux hommes, l’intraitable déesse exige qu’on lui sacrifie une vierge. Et pas n’importe laquelle : Iphigénie, la fille préférée du roi Agamemnon, chef de l’armée grecque.

Jean et Mayotte Bollack fournissent à cette version pleine de vie leur traduction décontractée, qui, par moments, fait sonner le texte d’Euripide comme du Giraudoux, voire du Anouilh, tous deux d’ailleurs grands hellénistes. On reste tout de même partagé quant à ce qu’il faut penser de cette familiarité. D’un côté, elle a le mérite de nous faire enfin bien comprendre tous les enjeux ; de l’autre, elle frôle parfois la parodie involontaire. D’autant que la musique de Clément Atlan, qu’il interprète lui-même sur scène au piano, ne trouve pas toujours le ton juste. Notamment pendant les chansons, qui gagneraient franchement à être retravaillées. Les frères Jacques et même Offenbach passent alors la tête pour voir si, des fois, on n’aurait pas besoin d’eux. Bref, un terrain pour l’instant plus glissant que fertile.

© Rebecca Zivohlava

Mais c’est un peu tout le spectacle qui louvoie ainsi, sur la corde raide, entre gamineries et moments superbes. Par exemple : il est clair pour tout le monde, qu’à part Iphigénie, aucun de ces jeunes interprètes n’a l’âge du rôle. Dès lors pourquoi, au début, ce cliché de petite vieille, que nous sert Lisa Spurio en se recroquevillant et en faisant chevroter sa voix ? Ensuite, dans son rôle de Clytemnestre, pourquoi la faire entrer comme une « rombière », crapahutant avec sa fille, sur ces blocs d’aggloméré peints en noir, que cette mise en scène déplace de toute façon mille fois trop ? Et puis cette robe-sac qui bâille ! Alors que cette actrice manque déjà un peu de majesté pour une reine… Vous me direz : chez les riches (je parle de leurs subventions), les rois se battent bien au cran d’arrêt ! Justement, cette compagnie se distingue aussi des autres en ce qu’elle ne cherche nullement à imiter ses aînés, eux-mêmes parfois moutonniers à braire. La compagnie du Dernier-Geste ne fait ni du sous-Nordey, ni du pseudo-Pitoiset, elle fait du Dernier Geste, et c’est très bien ainsi. Une troupe au jeu sincère mais raffiné, non dénuée de maladresses mais authentique et originale.

Elle a en outre le courage d’assumer tous ses choix, même les plus risqués. Ainsi, cette même petite vieille (interprétée cette fois par Clara Noël) se bat pour de bon avec les deux frères : Ménélas (Antoine Louvard) et Agamemnon (Élie Triffault) en une scène extraordinaire où tout d’un coup on voit démocratie et ambition s’empoigner, là, devant nous. Une lutte qui, très justement, finit presque en tango grâce au même pianiste (Clément Atlan) dont je parlais. Comme quoi… Des artistes qui se cherchent donc, mais avec un instinct très sûr. Solide prestation, à ce propos, d’Élie Triffault qui, malgré ses vêtements trop courts, réussit à camper un roi. « Tyran malgré lui », shakespearien, avec un côté bouffon fort bien vu, et des moments de grande force. Comme celui où il ment lamentablement à sa fille, cet autre où il reçoit littéralement en plein cœur le réquisitoire de sa femme Clytemnestre. De l’excellent théâtre.

© Rebecca Zivohlava

Antoine Louvard se débrouille lui aussi. Il n’a pourtant pas la tâche aisée puisqu’il doit successivement faire Ménélas puis Achille. Ce qui se révèle être une bonne idée, tant les deux personnages se ressemblent : deux « moralistes velléitaires », espèce actuellement en voie de prolifération. Mais celles qu’on attend bien sûr, ce sont Clytemnestre et Iphigénie. On n’est pas déçu. Lisa Spurio incarne une femme, une mère et une épouse d’une grande vérité. Elle joue quelquefois trop de dos, ce qui, bien que sympathique (ça prouve qu’elle n’est pas cabotine), est un peu dommage. Quant à Clara Noël (Iphigénie), même enrouée, elle brûle les planches. Nous l’avions repérée dans le catalogue d’atrocités que le grand Lars Norén avait lui-même monté (À la mémoire d’Anna Politovskaïa) et où on ne voyait qu’elle.

Comme par un fait exprès Clara Noël, malade en ce soir de première, toussa plusieurs fois, vite, impatiemment, à fendre l’âme. Malgré cela, son Iphigénie enchantait, frappait, bouleversait. Qu’est-ce que ça sera quand elle ira mieux ! Elle est aussi fraîche et drôle dans sa scène de retrouvailles avec son père que, plus tard, poignante de terreur, de révolte et pour finir de cran (ou de folie ?) dans son incroyable tirade héroïco-patriotique face à Clytemnestre, elle aussi formidable. Un sommet de ce spectacle qui ne laisse personne indifférent. Il sera repris à Avignon cet été au collège de La Salle. Il devrait être alors au point. Ne le manquez sous aucun prétexte. 

Olivier Pansieri


Iphigénie à Aulis, d’Euripide

Compagnie du Dernier-Geste

Mise en scène : Elias Belkeddar

Avec : Léa Forest, Antoine Louvard, Clara Noël, Élie Triffault, Lisa Spurio

Collaboration artistique : Sophie Guibard

Traduction : Jean et Mayotte Bollack

Musique : Clément Atlan (piano)

Création costumes : Léa Forest

Décors : Bady Zeaiter

Illustration : Nayel Zeaiter

Administration : Rébecca Zivohlava

www.ca-leshalles.com

Centre d’animation des Halles • 6-8, place Carrée • Forum des Halles • 75001 Paris

Métro R.E.R. : Châtelet-Les Halles

Réservations : 06 83 75 06 71

Mardi 10 février, vendredi 13 février 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

9 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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