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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 13:02

« Des fables que même
les lances à incendie
ne suffisent pas à éteindre »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Maudite soit Saint-Denis et sa peste de R.E.R., diable de machine ! Et diable d’endroit. Mais fi de cette humeur chagrine car, palsambleu !, c’est une fort belle chose que ce « Cœur ardent », monté au T.G.P. par le maître des lieux, Christophe Rauck. Un moment de théâtre à vous mettre le baume au cœur, le cœur à l’ouvrage, le cœur à cœur… ardent, « chaud-bouillant ». Avec un peu de Gogol, un poil de Tchekhov, du Molière, des comédiens généreux, un texte français fort bien mis et une élégante scénographie, tout simplement. Rien d’impossible, donc.

Kouroslépov l’avare (Jan Hammenecker) a tout perdu, la tête et ses roubles. La faute au ciel, qui menace de tomber, de se fendre. C’est l’« apocalyspe ». Deux mille roubles tout de même, et bien cachés dans ses bas encore, sous ses noisettes, aussi. Une folie. Et ce ciel que trop d’alcool et d’ennui rendent toujours plus lourd. Il faudra dénicher le voleur. Silane (Mahmoud Saïd), un lointain et sage parent, Narkis (Jean-Philippe Meyer), le roublard, et Gravilo (Thomas Blanchard), pierrot lunaire à la guitare, s’en chargeront quand le temps leur permettra. Ce temps que Matriona (Hélène Schwaller), maîtresse moliéresque au parler franc et coups de balai faciles, écoule difficilement, trompant son mari et maltraitant sa fille, Paracha (Camille Schnebelen). Une jeune crypto-féministe, éprise de liberté et amoureuse de Vassia (Pierre-François Garel), le dégonflé, qui est la seule à rester jusqu’au bout droite dans ses bottes.

Avec ses deux ou trois intrigues – à la chronique familiale, aux amours contrariées, aux affaires de gros sous, ajoutez une histoire de corruption et une fantaisie sylvestre merveilleuse –, ses personnages truculents et sa langue haute en couleur, ce Cœur ardent bat à tout rompre. Tantôt comédie de mœurs, farce, ou satire sociale, il cache bien son genre. C’est un peu Molière au pays de Tchekov ou tragi-comédie chez les soviets : un regard impitoyable sur les rapports humains nonobstant quelque empathie et un happy end. Ainsi, chez ces marchands perdus entre ville et campagne, à la fin du xixe siècle, gros de mesquinerie, d’avarice et de perversité, grotesques à en rire, à en devenir fou, à mettre bas le ciel (Kouroslépov, tu t’es vu quand t’as bu ?), chez eux, donc, tout s’achète. Déjà. On est en 1840. « Avec mon argent, je le mets à la place où je veux. […] C’est un bouffon que je paye. » Parole d’entrepreneur (Khlynov alias Jean-Luc Couchard ; formidable en insupportable trublion bling-bling)… On est au cœur de la pièce.

« Cœur ardent » | © Anne Nordmann

Fort de son hétérogénéité constitutive, scénographe, metteur en scène et comédiens se sont accordés à faire de ce classique du répertoire russe une fresque trépidante. Le décor d’une simplicité étonnante – une forêt brossée au fusain sur une toile au centre de la scène – laisse ainsi la part belle au ballet incessant des entrées et sorties des comédiens. Acte II, effet de surprise, la toile se mue en mur, des fenêtres crayonnées tombent des cintres, c’est une bourgade grise et folle de Russie. Acte III, coup de théâtre, le mur s’abat, on entre chez un gouverneur à l’intérieur surréaliste, qu’on croirait barbier de Sibérie. Encore un peu de neige saupoudrée sur les toits, les cimes et les têtes. Une musique composée pour l’occasion. Des costumes indéfinis qui collent à la peau de ces personnages paumés, tarés et légèrement kafkaïens, à mi-chemin de Gogol et de Goldoni. De même, un Aristarque pêcheur que l’on pourrait tout aussi bien retrouver dans la commedia dell’arte, chez Molière ou dans certaines nouvelles de Tchekhov (extraordinaire dans la peau de Juliette Plumecocq-Mech). Un jeu parfaitement mené par des comédiens animés d’une vigueur unanime, rythmé à cœur battant, comprendre à cent pulsations par seconde comme trois battements par minute (magnifique idée que ces ralentis lors des scènes de dispute, où toute violence échoue à se concrétiser). Le tout, gestuelle et langue, poussé à l’excès, presque caricatural, c’est-à-dire plus vrai que nature. Un merveilleux moment de théâtre dans le théâtre dans une forêt de faux brigands aux allures de monstres fantastiques, éclairés par un jeu d’ombres. Tout simplement. Le tour est joué.

La traduction proposée par André Markovicz alliant élégance et fidélité éclaire l’ensemble du travail. Les idiotismes sont parfaitement rendus, la veine classique mise au jour, les sources d’inspiration manifestes et la poésie donnée tout entière. Voilà qui rend grâce à la fantaisie de l’original, à sa folie, à ses écarts, bref à son style inimitable et drôlement impur. Un peu long ? Dramaturgiquement perfectible ? C’est probable… Mais qu’importe tant ce Cœur ardent met le feu aux poudres avec ses « fables que même les lances à incendie ne suffisent pas à éteindre ». Que dites-vous ? À cœur ardent, rien d’impossible. Oh, oui ! assurément. 

Cédric Enjalbert


Cœur ardent, d’Alexandre Ostrovski

Traduction d’André Markovicz

Production T.G.P.-C.D.N. de Saint-Denis, en coproduction avec La Filature, scène nationale de Mulhouse, Le Grand T, scène nationale conventionnée de Loire-Atlantique, avec la participation du Jeune Théâtre national

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : Marc Choupart, Hélène Schwaller, Camille Schnebelen, Jean-Philippe Meyer, Thomas Blanchard, Pierre-François Garel, Mahmoud Saïd, Jan Hammenecker, Jean-Charles Maricot, Juliette Plumecocq-Mech, Jean-Luc Couchard

Dramaturgie : Leslie Six

Musique originale : Arthur Besson

Scénographie : Aurélie Thomas

Lumière : Kelig Le Bars

Costumes : Marion Legrand

Travail gestuel : Claire Richard

Théâtre Gérard-Philipe • 59, boulevard Jules-Guesde • 93207 Saint-Denis cedex

Réservations : 01 48 13 70 00

Du 19 janvier au 15 février 2009, du mardi au vendredi à 20 heures, samedi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 3 h 20

20 € | 15 € | 13 €| 10 € | 6 €

Tournée en 2009

– Le 19 et 20 février 2009 à La Filature, scène nationale de Mulhouse

– Du 25 février au 6 mars 2009 au Grand-T, scène conventionnée de Loire-Atlantique

– Le 13 et 14 mars 2009 à la Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau

– Le 25 et 26 mars 2009 au Centre dramatique de Thionville-Lorraine

– Le 31 mars et 1er avril 2009 au Théâtre de Beauvaisis

– Du 3 au 8 avril 2009 au Théâtre de l’Ouest-Parisien de Boulogne-Billancourt

– Le 28 avril 2009 au Théâtre de Corbeil-Essonnes

– Du 6 au 17 mai 2009 au Théâtre des Célestins de Lyon

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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