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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 15:52

Quand le charme gothique n’opère pas


Par Laurie Thinot

Les Trois Coups.com


C’est à la Comédie Saint-Michel que se joue « Dom Juan », en bas d’un escalier rouge velours. La salle rappelle celle d’un cinéma. On trépigne de hâte, amoureux d’avance de cet impénitent excusant nos propres penchants frivoles. On a bien tort.

Dom Juan a été joué pour la première fois en 1665. À l’époque, ce héros avait défrayé la chronique, défiant toutes les règles de la morale religieuse. Peut-on renouveler cette belle audace avec éclat ? Des Dom Juans, on en rencontre aujourd’hui à chaque coin de rue. Le propos de Molière s’inscrit donc parfaitement dans le contexte de notre époque de marasme amoureux, à l’heure où la séduction exacerbée devient un mode de communication. Woody Allen a d’ailleurs abordé le sujet au cinéma avec son Vicky, Christina, Barcelona, nous dessinant un Dom Juan contemporain des plus réussis. Intéressante gageure, donc, de monter Dom Juan par les temps qui courent.

La metteuse en scène Clémence Mercier s’est attelée à la tâche pour nous offrir sa vision du texte… Et c’est un univers teinté de références chrétiennes à l’élégance discutable qui nous assaille. En effet, peut-on vraiment qualifier d’élégante cette chorégraphie dansée sous une lumière rouge par trois femmes en tenue noire moulante, devant un autel improvisé ? Et encore si la direction d’acteur nous transportait, nous frayant un passage à travers le texte de façon percutante… Las. Nous restons collés aux sens des mots, au pied de la lettre. La mise en avant manichéenne du propos, couplée d’un goût pour les visions gothico-romantiques noyées de lumières colorées, donne à l’ensemble un côté assez moraliste. Dom Juan a enfreint la justice divine et ses actes ne doivent pas rester impunis ! Il le paie d’ailleurs de son vivant, car il se voit atteint d’une maladie dont les quintes de toux, de plus en plus violentes, le terrassent scène après scène. Cette dimension fragile du personnage est une trouvaille du reste bienvenue : cela lui donne un relief inaccoutumé.

Côté scénographie, c’est la simplicité. Le même objet parallélépipédique se décline en table, muret ou autel. Des rideaux noirs entourent la scène durant une bonne partie de la pièce, puis on en déplie d’autres, blancs. Cela crée une alternance noire et blanche : si l’intention était uniquement de provoquer un changement visuel, c’est réussi. Un peu léger toutefois, car l’effet pourrait s’appliquer à n’importe quel autre moment du spectacle sans que nous en soyons dérangés. Même sensation d’inachevé avec ces lumières colorées : pourquoi diable la scène est-elle rouge ici, jaune ou bleue là ? Qu’essaie-t-on de nous transmettre ? Question costumes, les intentions sont plus discernables. Voilà ainsi un paysan, un gentilhomme, un valet. Mais qui est donc ce personnage masqué en combinaison lacée noire, de fausses ailes à fourrure dans le dos ? Serait-ce l’ange de la mort ? Il paraît tout droit sorti d’une soirée gothique. On reste dans cette ambiance avec un univers musical mystique. En tout cas, les interludes chantés sont fréquents et la voix agréable des comédiennes nous rassérène avant la scène suivante.

Un peu chanteuses, un peu danseuses, Laurence De Greef, Cécile Givernet et Clémence Mercier font du mieux possible sans réussir à vraiment nous convaincre tout à fait, malgré la scène de rencontre très réussie entre Dom Juan (Cyrille Benvenuto) et Charlotte (Clémence Mercier). Cyrille Benvenuto « domjuanise » avec précision et joue à la perfection l’homme ravagé par la maladie. Son jeu se complète très bien avec celui de David Mallet dans le rôle de Sganarelle, un Sganarelle énergique, gauche et sympathique. On remarque aussi Guillaume Tavi, parfaitement juste et hilarant en Monsieur Dimanche. Tous sont investis d’une belle envie, mais le décalage entre la réalité dépeinte par la pièce et la nôtre est si gigantesque qu’il m’a paru assez ardu de me laisser glisser à l’intérieur.

Alors, ce soir-là, même si la décision de mon acolyte de quitter la salle au bout d’une heure y est forcément pour quelque chose, rester en place a relevé du tour de force. Malgré mon déploiement acharné de trésors de concentration, les deux heures sont passées péniblement. Quel dommage ! 

Laurie Thinot


Dom Juan, de Molière

Compagnie Élévation-Prod

Mise en scène : Clémence Mercier

Contact : 01 55 42 92 97

http://www.myspace.com/domjuanmoliere

Avec : Maïlis Dupont, Laurence De Greef, Cécile Givernet, Clémence Mercier, Cyrille Benvenuto, Romain Collignon, Jean-Pierre de Lavarene, Christian Macairet, David Mallet, Gautier Pougeoise et Guillaume Tavi

Création lumière : Matthieu Duverne

La Comédie Saint-Michel • 95, boulevard Saint-Michel • 75005 Paris

Réservations : 08 92 68 36 22

Du 1er février au 29 avril 2009, les mercredis à 17 h 30, et les dimanches à 19 h 30

Relâches les 18 février et 18 mars 2009

Durée : 1 h 50

De 12 € à 24 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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