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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 21:31

Cul et culture


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Joli remue-méninges à la M.C.93, où des hordes de spectateurs se croisent dans les couloirs pour atteindre les divers lieux de la maison lors de cette sixième édition du Standard idéal. Certains viennent de voir « Manca solo la domenica » salle Christian-Bourgois [voir ici la critique]. Je vous recommande cette autre fossoyeuse des routines. Pour l’instant, nous nous dirigeons vers la salle de répétition où Teatri Uniti di Napoli présente « Chióve » (Il pleut) de Pau Miró, dans une mise en scène de Francesco Saponaro. Une histoire leste et légère où l’on voit que la prostitution, la culture et les chocolats peuvent, contre toute attente, faire bon ménage. Fin et goûtu.

La pièce, d’un jeune auteur espa… pardon catalan, est ici jouée en ita… pardon en napolitain surtitré. Lali, une ex-junkie, vit de ses charmes et entretient son « Carlo chéri » au dernier étage d’un immeuble affreux. David, un client plus gentil que les autres, offre à la jeune femme des bouchées au chocolat que le « chéri » engloutit. Les fameux Baci Perugina (« Baisers de Pérouse ») enveloppés dans de la culture. Des petits papiers sur lesquels sont imprimées des citations d’auteurs célèbres, dont il faut deviner le nom. Et le plus beau, c’est qu’on ne gagne rien quand on trouve. Un plaisir gratuit.

Thème central donc : la culture. D’abord la culture générale qu’incarne David, libraire, élégant, beau gosse, dont la jeune femme se meurt d’un cancer. Que Lali « console » donc très régulièrement. Ensuite la sous-culture : celle des décos tartes, des cafetières qui fuient, du whisky imbuvable, des b.d. nulles, des calamity-shows, des films de série B, X ou Y, qui vont hélas avec les sous-marques de Coca-Cola et la malbouffe. En caricaturant, ce serait assez le genre de « Carlo chéri ». Bref, entre cette culture avec un petit c comme cheap et l’autre avec un grand t comme thunes : Lali et son cul.

Chiara Baffi campe avec bonheur cette jolie plante bien dans sa peau, qui se fait les ongles, minaude et se trémousse comme elle l’a vu faire dans les (mauvais) films, ses seules références. Ce qu’on appelle l’aliénation. Mais cette « Dr Jekyll du sexe » a aussi sa Miss Hyde : une Lali sans perruque ni vernis à ongles qui, à ses heures, rêve d’apprendre, réclame des livres à David et pleure au musée devant un tableau. Ce que Carlo craignait arrive : la belle passe bientôt ses journées à lire l’Île au trésor de Stenvenson ! Notez : le même qui a écrit l’Étrange cas du Dr Jekyll. Nous sommes bien en présence d’un dédoublement de personnalité.

© Fabio Esposito

Qui dira les ravages que peut faire la culture en milieu défavorisé ? Ce tendre poète justement, et avec un humour assez irrésistible. Rappelons que Pau Miró est catalan, autant dire anarchiste. Lali rêve donc de s’élever, comme la mouette qui, symboliquement, a élu domicile à quelques mètres de sa seule fenêtre. Lali lui parle, l’attend, l’envie. La seule qui la comprenne dans cette baraque ! Le délicat David, lui, s’en méfie. Une mouette l’a blessé jadis. D’un coup sec de bec sur le crâne, alors qu’il voulait venir en aide à une autre à terre, qui avait l’air d’être elle-même blessée. « Une mère peut-être, hasarde Lali, voulant défendre son petit. — Plutôt un mâle qui a cru que j’attaquais sa femelle malade », répond David qui songe à la sienne en train de mourir. Éros et Thanatos à Santa-Lucia, ou dans les quartiers nord de Marseille. Ça donne quoi ?

De l’incompréhension, puis de la révolte. Carmine Paternoster, à qui incombe la rude tâche d’incarner Carlo, la brute, l’empêcheur de rêver en rond, en devient sympathique tellement il est vrai. Il est Carlo et en même temps nous montre que ce n’est pas si simple. Jaloux de David ? Non. De ce qu’il représente ? Oui. Proxénète ? Oui. Cynique ? Non. « Je te préférais avant, explose-t-il un soir. Au moins, t’avais la banane. — Bien sûr, j’étais camée jusqu’aux oreilles ! — Et maintenant ? Ça t’avance à quoi de lire tous ces trucs ? Ça te rend triste. — Ça me rend moi. J’en peux plus de sucer des bites pourries toute la journée, là ! Tu piges cette fois ? »

Je retranscris comme je peux ce que j’ai lu sur l’écran au-dessus de ce couple en guerre, mais à en croire les rires des Italiens dans la salle, je sens que ce jeune auteur a, comme on dit, le sens du dialogue. J’ajoute : et des situations. On retrouve en effet Carlo, blessé, sous le lit et que David (Enrico Ianniello, acteur d’une rare finesse) découvre au moment crucial. Fuite éperdue de la culture devant l’apparition de ce « propriétaire » légitime… et en sang ! On croit que tout est fichu, que la bestialité du beauf, du supporter de la Juventus de Turin va définitivement l’emporter sur Rimbaud, Dante et Pau Miró (on en remet une couche)… Que nenni !

La pièce réserve encore quelques belles surprises, dont cette idée (de David) de faire lire par Lali, lors des funérailles de sa femme, quelques lignes d’un livre « à sa mémoire ». Lali choisit bien sûr un passage de l’Île au trésor, qu’elle scande, sérieuse comme un pape, émue de l’honneur que David lui fait. Cette scène encore, belle comme tout, où David et Carlo attendent Lali, en causant… de l’enterrement. Où Carlo, tout d’un coup, prend sa revanche : d’abord en engouffrant un des Baci Perugina durement gagnés par sa compagne, puis, papier-emballage donc clé de l’énigme en main, demandant au libraire : « Tenez, vous qui êtes si fort : qui a écrit : “Pour qu’un nœud ne rompe pas, il faut le mordre avant.” ? ». David de rester coi. « Nietzsche », assène Carlo, pas peu fier. Et toc ! 

Olivier Pansieri


Chióve (Il pleut), de Pau Miró

Teatri Uniti di Napoli

www.teatriuniti.it

Mise en scène et décor : Francesco Saponaro

Avec : Chiara Baffi, Enrico Ianniello, Carmine Paternoster

Texte napolitain : Enrico Ianniello

Lumière : Lucio Sabatino

Son : Roberta Nicodemo

Production Teatri Uniti di Napoli | Teatro Festival Italia, O.T.C. Sempre, Aperto Teatro Casertano, Dogma Televiso, Institut Ramon LLul | Obrador-Sala Beckett, Nessuno TV, Dams Universita della Calabria, Arti Meridiane Lab | Festival Le Standard idéal de Bobigny

www.mc93.com

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Métro : Bobigny - Pablo-Picasso

Réservations : 01 41 60 72 72

Jeudi 5 février à 21 heures, vendredi 6 février, samedi 7 février 2009 à 19 h 30

Durée : 1 h 10

25 € | 17 €| 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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