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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 20:25

Rideau… de mots


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


« Listen to Me », que nous a présenté le Théâtre de la Bastille à Paris, est un texte complexe et paradoxal. Écrit par Gertrude Stein en 1936, traduit en français par ses soins, il est le récit de la création d’une pièce, ou plutôt le monologue d’un auteur en train de concevoir une pièce, avec les avancées, les reculades, les doutes, le chaos que cela implique. Mais est-il pour autant un texte adapté au théâtre ? Là est toute la question…

Disons-le d’entrée : Listen to Me est un texte aride, abstrait, traversé d’interrogations qui pourront passionner les philosophes, en particulier sur l’incapacité des mots à dire l’être, à rendre possible une science véritable du réel. Nous avons des mots, beaucoup de mots, mais ces mots restent sciemment vides, sans matière, sans chair : les personnages (les « caractères ») passent leur temps à se poser des questions idiotes et à y répondre de manière idiote, et ne se distinguent les uns des autres que par des numéros, à l’exception de deux d’entre eux, « Doux William » et « Lilan ». Ils finissent, d’ailleurs, par se mélanger avec les actes, remettant en cause le principe d’identité.

Tout cela, de ce point de vue philosophique, n’est pas inintéressant. Mais qu’en est-il du théâtre ? Le texte de Gertrude Stein est un jeu habile autour de l’idée centrale de cet art, l’incarnation du texte, qu’elle parvient à contourner pendant près d’une heure. Ce texte est, en réalité, une antipièce de théâtre, un texte qui, sous les apparences de ce genre, le subvertit complètement, refuse (avec malice parfois) de jouer son jeu. De là naît immanquablement une question : si telle était bien la raison d’être de Listen to Me, était-il fait pour être mis en scène ? Et le mettre en scène n’était-il pas, finalement, le trahir ?

« Listen to Me » | © Carole Cheysson

Reconnaissons à Emma Morin le mérite de s’être confrontée à ce texte d’une difficulté redoutable avec beaucoup de courage. Et de réussir à l’interpréter avec un talent indéniable, fait de fraîcheur, de naïveté et même (tour de force qu’il nous faut signaler) d’émotion et d’humour par instants. Mais l’aridité de Listen to Me est telle qu’elle condamnait sans doute par avance la mise en scène à sa plus simple expression : quelques déplacements, à peine quelques gestes. Les lumières sont elles aussi réduites au minimum : chaque « acte » est caractérisé par une lumière bleue, rouge, verte. La seule petite trouvaille est ce moment où, parallèlement à une lecture du texte, une petite vidéo montre des mots et des morceaux de phrase s’accumuler les uns sur les autres pour finalement devenir illisibles – clé de lecture pour le spectateur passablement perdu jusque-là.

À quoi se résume donc ce spectacle ? À un torrent de mots, de phrases absurdes, sans cohérence, qui exigent du spectateur un très gros effort de concentration pour ne pas, simplement, décrocher. Pour celui qui ne s’intéresse pas, ou qui n’a pas envie de s’intéresser, aux enjeux théoriques de ce texte, pour celui qui n’a pas la volonté de chercher à savoir ce qu’il cache derrière son rideau de mots, il peut vite devenir, je le crains, insupportable. Il s’adresse donc à un public averti, connaisseur de l’œuvre de Gertrude Stein, bien plus qu’au grand public – même cultivé. Théâtre de happy few

Vincent Morch


Listen to Me, de Gertrude Stein

Conception et jeu d’Emma Morin

Lumières : Laurent Bénard

Film : Erwan Mahéo

Vidéo des mots : Carole Cheysson

Production : Le Cercle nombreux, en partenariat avec La Fonderie-Le Mans

Avec le soutien de Movimientos

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 10 au 13 février 2009 à 21 heures

Durée : 1 heure

10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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