Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 16:47

On parlera de ça une autre fois


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


« Sweet home » est un roman d’Arnaud Cathrine, qui a été largement salué par la critique littéraire lors de sa publication en 2005. L’adaptation de Jean-Pierre Garnier, proposée par le Théâtre de la Tempête, réussit à donner corps à la souffrance insupportable d’une fratrie à la fois unie et atomisée par le silence et le deuil. Une expérience très forte.

Une scène plongée dans une lumière bleutée, des images nocturnes qui alternent avec le ressac des vagues, des bois blancs qui évoquent à la fois ces cabines balnéaires et ces falaises immaculées de Normandie, quatre personnages qui errent dans ce décor en s’amochant quasiment à tout contact, et l’ennui, le vide, une mort omniprésente qui est là, avant même de se manifester en prenant le corps d’une mère déjà absente… Comment vivre après la mort ?, se demande avec inquiétude Vincent, comment vivre après cette mort qui était inscrite, annoncée, inéluctable, et qui les taraude tous de l’intérieur, comme un cancer incurable ?

Les parents ne s’aiment plus (se sont-ils jamais aimés ?) : un père fantomatique, muré dans une souffrance muette, engoncé dans ces apparences de respectabilité, qu’il faut pourtant maintenir ; une mère malade, gravement dépressive, dont on devine les velléités désespérées de fuite. Trois enfants, Lily et Vincent les (faux) jumeaux, et Martin leur (faux) frère, doivent vivre et grandir avec l’image (l’image plus que la présence) de ces morts-vivants qui les ont engendrés. Leur violence, leur dureté n’ont d’égale que l’angoisse de leur ressembler. Surtout, ne pas leur ressembler. Construire sa vie autrement. Et pourtant…

« Sweet Home » | © Antonia Bozzi

Chacun des trois enfants va prendre la parole à tour de rôle, à dix ans d’écart, et raconter l’un des évènements tragiques qui s’est déroulé dans leur maison familiale. C’est par la bouche de l’impitoyable Lily qu’on apprendra comment leur mère a mis fin à ses jours. Au milieu de cette première partie étouffante, éprouvante, se trouve la narration, d’une extraordinaire intensité, d’une relation sexuelle avec Nathan, un jeune ami de la famille – moment de grâce, tentative solitaire d’échapper au néant ? Puis c’est au tour de Vincent, qui est devenu écrivain, d’exprimer comment il cherche par l’écriture à exposer enfin au grand jour la vérité de cette famille, tout en n’arrivant pas à avouer à Martin dans quelles conditions sa mère est décédée. La révolte de Martin, que ce non-dit a rendu enragé (tout comme le secret – enfin éventé – sur ses origines réelles), clôt la pièce par un incendie…

On l’aura compris, cette pièce est dure, et remue des émotions très violentes. Elle alterne des séquences de narration et de description avec le jeu à proprement parler, ce qui produit une saisissante impression de froideur et de distance : le narrateur décrit les autres personnages comme s’il n’avait aucune empathie avec eux, comme un clinicien qui observe un malade étranger. Et le spectateur, à son tour, peut saisir la distance qu’il peut y avoir entre l’intériorité des personnages et la manière dont ils agissent. Il peut également s’identifier à eux avec force. Ce système nécessite une grande virtuosité de la part des acteurs, qui doivent instantanément passer du rôle de narrateur à celui de personnage. Ce parti pris montre néanmoins ses limites en de rares occasions, comme lorsque deux personnages sont face à face et que l’un dit qu’ils échangent une cigarette, sans esquisser le moindre geste l’un vers l’autre. À moins qu’il s’agisse là d’une manière d’illustrer leur radical manque d’interaction… Les quatre acteurs relèvent ce défi avec talent et, mis à part l’optimiste Nathan (un Sylvain Dieuaide parfait), parviennent à communiquer à la salle leurs tourments et leur désespoir.

Le deuil, le deuil de la mère mais aussi de la vérité et de la vie, plane donc sur toute cette pièce. Il ne suffit pas seulement de vouloir être vivant. Il ne suffit pas seulement de vouloir faire éclater la vérité au grand jour, et de vouloir l’accepter pleinement. Quelque chose, que tout le monde peut sentir en soi, et que cette pièce met cruellement en lumière, nous en empêche souvent. Lorsque les lumières s’éteignent, et que le silence – un long silence – se fait, on a mal, on est seul, et on n’a pas de réponse. 

Vincent Morch


Sweet home, d’Arnaud Cathrine

Adaptation et mise en scène : Jean-Pierre Garnier

Avec : Valérie Dashwood, Thibault de Montalembert, Sylvain Dieuaide, Thomas Durand

Scénographie et lumière : Yves Collet

Création vidéo : Mathieu Mullot

Création sonore : Jean-Charles Schwartzmann

Collaboration artistique : Thomas Bouvet

Travail du mouvement : Maxime Franzetti

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 16 janvier au 15 février 2009, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 40

18 € | 13 € | 10 €

Mercredi tarif unique 10 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher