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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 17:30

Un vrai Rigal


Par Nicolas Belaubre

Les Trois Coups.com


Pierre Rigal, metteur en scène, chorégraphe et interprète, est maître dans l’art de se jouer de la gravité. Celle des corps comme celle de l’esprit. « Press » est avant tout une performance, autant artistique qu’athlétique. Spécialement conçu pour s’adapter à la toute petite scène du Gate Theatre London, ce spectacle se place à la croisée de la danse et du mime. Se fondant sur un argument très simple : l’inéluctable réduction de l’espace scénique amenant à la disparition de l’unique personnage, Pierre Rigal fait le pari de nous tenir en haleine tout le long grâce au seul pouvoir narratif et évocateur des images.

Une lampe montée sur un bras articulé et menaçant. Une chaise pliable en alu, austère, noire, bêtement moderne. Le décor est minimaliste, mais nous plonge immédiatement dans une atmosphère troublante. Jouant sur l’inhérente ambiguïté des images, le cube exigu dans lequel se meut le danseur soliste prend tour à tour des airs de salle d’interrogatoire, de chambre capitonnée pour psychotique effréné, de cage pour rat de laboratoire ou de cellule d’isolement. Bref, tous ces lieux qui sont, dans notre inconscient, profondément anxiogènes.

Le personnage, lui aussi, nous est étrangement familier. Il tient autant du mannequin oublié dans une vitrine d’un magasin de confection pour hommes que d’un de ces hommes d’affaires standardisés que l’on peut croiser dans le métro londonien. C’est le parfait M. X. Le cobaye idéal pour qui veut se livrer à une expérience psycho-artistique : affronter l’absurde nécessité du non-être.

Le spectacle commence lentement, très lentement. Sur un bourdon monotone d’accordéon, le danseur tourne au ralenti sur lui-même. Il prend très doucement la mesure de l’espace et de son corps. On commencerait presque à s’impatienter. Vient alors s’ajouter l’écho de lourdes basses compressées rappelant la présence d’une lointaine et brutale rave party… Tout à coup, la musique s’emballe et nous plonge, ainsi que la pauvre victime exposée sur l’autel du spectacle, au cœur même de la tourmente bruitiste et électromagnétique. On est immédiatement subjugué par l’extrême et précise communion du geste et du son. On découvre alors un pantin désarticulé, soumis à une volonté qui le dépasse. Il est le jouet de forces implacables qui le projettent d’une face à l’autre du cube qui le retient prisonnier. Nous entrons de plein fouet dans le combat tragique que se livrent l’homme et la machine, l’homme et tout ce qui entrave sa liberté.

« Press » | © Frédéric Stoll 

De manière générale, le spectacle s’organise en une série de tableaux suivant une évolution de l’intensité tout aussi académique qu’efficace. Entre chaque tableau, le plafond du cube descend un peu plus, dans un fracas terrible. Les règles du jeu de l’espace se trouvent ainsi modifiées, et l’angoisse d’un devenir impossible renouvelé. La danse de la rébellion est immédiatement réactivée. Le danseur se débat, s’apaise, interroge ce nouvel environnement et, au moment où il accepte enfin sa nouvelle condition, retrouve un instant sa dignité d’homme narcissique et poseur. Vanité éphémère immédiatement remise en cause par la structure cyclique de la déchéance.

Mais Press sait aussi nous accorder des instants de magie, comme le tableau de l’homme sans tête. Un des nombreux effets empruntés à l’univers du mime. Ou des moments de pure poésie, quand les mouvements inlassables et organiques nous évoquent la danse vitale des paramécies *. Face à une telle universalité, on ne peut pas s’empêcher de chercher de subtiles analogies avec les grands classiques de la littérature et du cinéma. On pensera entre autres à 2001 l’odyssée de l’espace, Brazil, 1984 ou même Microcosmos.

De la même manière, Nihil Bordures, compositeur de la partition sonore jouée en direct, arrive à s’inspirer des grands du rock tout en préservant une véritable originalité. On aura, par exemple, le plaisir de retrouver des nappes planantes, à la manière des Pink Floyd, fondues dans une techno minimaliste. Mêlant des bruits de machines, d’impacts et de composants électroniques, la musique sert autant la dimension narrative du spectacle que son impact psychologique et émotionnel. Encore une fois, l’économie de moyens se met au service de la richesse et de l’efficacité.

Tout au long du spectacle, notre sensibilité se trouve ainsi avivée, mise à nu. Les deniers instants résonneront comme le coup de grâce porté aux plus résistants. Pierre Rigal nous achève à grand renfort d’électrochocs. On mettra quelques minutes à reprendre pied sur le pavé toulousain. Le public aura été transporté, transformé. Chapeau bas ! 

Nicolas Belaubre


* Protozoaire cilié de grande taille (150 µm), commun dans les eaux douces stagnantes.


Press, de Pierre Rigal

Compagnie Dernière minute • 2, rue du Tabac • 31000 Toulouse

06 07 02 05 80

contact@pierrerigal.net

Conception, scénographie, chorégraphie et interprétation : Pierre Rigal

Constructeur, éclairagiste, machiniste : Frédéric Stoll

Musique : Nihil Bordures

Assistante artistique : Mélanie Chartreux

Production : Cie Dernière minute, Gate Theatre London

Coproduction : Théâtre Garonne-Toulouse, Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

Soutiens : D.R.A.C. Midi-Pyrénées, ville de Toulouse, conseil général de la Haute-Garonne

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31000 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

Mercredi 28, samedi 31 janvier 2009, mardi 3, mercredi 4, jeudi 5, vendredi 6 et samedi 7 février 2009 à 20 heures, jeudi 29 janvier 2009 à 20 h 30 et vendredi 30 janvier 2009 à 22 heures

Durée : 50 minutes

20 € | 16 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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