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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 23:41

Un polar en images


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


C’est un accueil fort chaleureux que nous a réservé la Maison des métallos l’autre soir. Ce carrefour d’inspirations artistiques en tout genre était, il y a quelques années, le bastion historique de la revendication syndicale. Il reste aujourd’hui un lieu d’expression et accueille diverses manifestations culturelles (ateliers, spectacles, concerts, réunions, expositions, fêtes de quartier…). « La Campagne » est d’ailleurs née d’un atelier de lecture de textes de Crimp, d’une rencontre entre des comédiens et un texte. Ce qui nous frappe avant tout est la disposition des chaises, l’agencement de l’espace des spectateurs, intimement lié à celui du jeu… C’est une convivialité qui se dégage de cette petite salle sans barrières scéniques, un plaisir de jouer ensemble en dépit de l’incroyable sobriété des mots.

La pièce semble commencer comme un roman policier : Corinne et son mari médecin se sont installés à la campagne pour mener une vie plus tranquille. Une vie qui s’illustre par sa monotonie. Or, un soir, Richard ramène une jeune femme trouvée sur le bas-côté de la route. Qui est cette inconnue endormie ? Le doute s’installe, en véritable moteur de l’intrigue, sans que l’on sache où se situe véritablement son objet, gommant sans cesse ses contours mais exacerbant ses effets. C’est dans cette ambivalence, cette duplicité que s’illustre la mise en scène de Corinne Frimas. Une interprétation du texte de Crimp qui cherche à explorer les enjeux symboliques et poétiques les plus profonds de cette écriture.

L’accent est mis sur la scénographie. Divers matériaux occupent l’espace : verres, papiers enroulés et froissés, ciseaux, tous éléments du jeu enfantin dans cet univers d’adultes et de l’adultère. Ces objets élémentaires sont remarquablement agencés et emprisonnent les personnages dans un univers de symboles, qu’ils ne déchiffrent plus eux-mêmes. À cet égard, un élément du décor m’a tout particulièrement intriguée : un assemblage de verres, empilés comme un mur. Un mur qui se dresse entre les personnages, qui cristallise leurs incompréhensions… et la mienne. La transparence, me dit-on ! Cette réponse ne me satisfait pas. Les associations d’idées trop faciles et légèrement « plaquées », c’est toujours un peu agaçant – du genre le mouton = la douceur. On pense un peu à un livre d’images pour enfants auquel on voudrait expliquer, « montrer » des concepts.

« la Campagne » | © Manuella Cortès-Thonon

D’autant qu’un verre à mes yeux, si l’on y regarde de plus près, crée plutôt un effet de loupe, tend un voile opaque entre les objets du monde et mon regard. Non, le sens est ailleurs. Peut-être du côté du regard de l’enfant, de la simplicité ? Sorte de pendant au monolithe noir du 2001 de Kubrick, il serait lieu d’incompréhension, de doute, sans faire sens de manière immédiate. J’ai l’impression qu’il n’a de vocation que symbolique, n’est qu’une « image » parmi d’autres, un écran supplémentaire qui se pose à la surface du texte. Cette omniprésence de ce qui dans le texte était davantage de l’ordre de l’écho, de l’évocation dérangeante me laisse un peu sceptique, même si je sens que cet objet est lourd de significations. Peut-être un peu trop justement. Ou alors pourquoi ne pas l’assumer complètement, l’exploiter davantage ? Il semble relégué dans un coin du plateau, et fait office de symbole à demi caché, censé parler de lui-même, alors que dans ce texte les choses tendent à prendre le pas sur les individus, à effacer les sentiments. Cette idée recèle d’immenses potentialités. Il est seulement dommage que ce dispositif nous intrigue sans vraiment nous frapper.

Mais assez parlé des objets. Les comédiens réalisent tous de remarquables prestations, sensibles à la fluidité des dialogues et à la musicalité des mots. Dans ce brouillard des sentiments, Rebecca la maîtresse est l’antipode, la citadine, la séductrice, l’émotionnelle. Cette étrange inconnue, qui a « besoin de médicaments », se met à nu lorsqu’elle prétend vouloir raconter une histoire aux enfants de Richard et tente de lever le voile. Marianne Legall est à cet instant diabolique et cynique, une femme blessée. Quant à la comédienne Valérie Fontaine, qui ouvre la scène en découpant des images dans du papier, elle semble tisser, telle une Parque, le cocon d’où sortira Rebecca. Dans la dernière scène, qui marque la disparition des sensations, la pétrification du cœur, elle est absolument magnifique. D’ailleurs, en relisant le texte de Crimp, c’est étrangement sa voix qui résonne encore, l’ombre de sa robe noire que j’entrevois, comme une silhouette qui erre entre les lignes, grave et belle. 

Claire Stavaux


La Campagne, de Martin Crimp

L’Arche éditeur

Traduction de Philippe Djian

Compagnie Vertigo • 65, rue Saint-Germain • 93230 Romainville

01 48 44 43 40 | 06 27 03 42 32

cievertigo@free.fr

www.compagnievertigo.org

En partenariat avec la Maison des métallos

Mise en scène : Corinne Frimas

Avec : Valérie Fontaine, Marianne Legall, François Pick

Lumières : Daniel Lévy

Costumes : Olga Karpinsky

Mur de verre : David Toppani

Papier : Sandrine Paumelle

Diffusion : Luce Paquet

la-boussole-92@orange.fr

Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris

01 48 05 88 27 | télécopie 01 48 07 88 21

Réservations : 01 47 00 25 20

Du 3 au 14 février 2009 à 20 h 30, le samedi à 17 heures

Petite salle

13 € | 9 € | 8 € (détenteur de la Carte métallos) | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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