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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 13:46

Les Lazarides ou les enfants de Saturne


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


Paul Celan avait intitulé un de ses poèmes « Todesfuge », sorte de fugue poétique où s’entrelacent et se répètent comme une litanie des motifs de mort et de souvenir. D’une manière comparable par bien des aspects, Olivier Dhénin « compose » un « ricercare » où le langage poétique de la musique et des mots se fait porteur de malédiction et instrument de vengeance. Une mise en scène de l’auteur, qui explore par d’autres chemins des thématiques du texte, les prolonge et les sublime.

À l’image de la forme musicale baroque du ricercare et suivant le topos antique de la malédiction familiale, la mort s’abat de manière chronique sur la lignée des Lazarus. D’emblée s’instaure une atmosphère moribonde, au sein d’un huis clos proprement tragique. Temps et lieu ne font qu’un : celui du souvenir. Une profonde mélancolie s’empare des êtres et des choses. Bien plus qu’un simple ennui ou qu’un vague à l’âme d’esprit romantique, elle est une torpeur qui envahit les sens et l’esprit. Un spleen qui s’inscrit dans l’enchaînement en contrepoint des tableaux, d’une musique elle aussi empreinte de la douloureuse mélancolie du vécu, ou plutôt du passé qui ne reviendra plus. Musique et texte s’enchâssent, se répètent en leitmotiv et se jouent l’un de l’autre, entre prémonition et précipitation du drame… En ce sens, les musiciens ont aussi un jeu proprement théâtral, sont eux aussi acteurs et non en marge de l’action.

En outre, cette mélancolie s’inscrit aussi scéniquement dans certains objets ; sortis tout droit d’un coffre de grenier, un cheval à bascule, une maison à poupée, la chambre des enfants (délimitée par des paravents qui se resserrent peu à peu et symbolisent cette sensation d’étouffement par le souvenir). Selon le metteur en scène lui-même, il s’agirait d’une résurgence au plan scénographique de l’esthétique de Louise Bourgeois, qui exprime enfermement et solitude de l’être dans ses « cages » ou sorte de cellules qui renvoient à la figure de la mère.

À ce propos, il serait regrettable que la présence obsédante de réminiscences littéraires ou artistiques soient interprétées comme un simple système de « références » extratextuelles et savantes, surgies d’horizons les plus divers. Mêlant tout à la fois Tchekov, Homère, les sœurs Brontë, Œdipe, les tragiques grecs « où l’on pleure les morts », Maeterlinck ou encore des cinéastes russes, elles sont éléments d’un univers, d’un musée imaginaire, comme résurgences fantomatiques dans cet hors-temps de la poésie tragique. On ressent une obsession du texte et d’une écriture avant tout musicale chez Olivier Dhénin. Sa création est ainsi hommage au « souvenir » artistique, on devine les fantômes littéraires de l’auteur, qui est par ailleurs directeur de la compagnie théâtrale Winterreise. C’est à un voyage aux origines du théâtre, à la dramaturgie tragique qu’il nous convie ici, les relayant par des thématiques de tragique quotidien plus contemporaines. À ce propos, l’apparition qui survient au dernier tableau est un moment d’une rare beauté. On songe au fantôme de Didon, de la divine prophétesse, qui surgit dans la tragédie baroque allemande pour infléchir le cours du destin.

Enfin, les quelques travers de cette création ne sont pas à attribuer au jeune âge de ses comédiens – leur benjamin Augustin Mahé fait plutôt preuve d’une profondeur et d’une maturité surprenantes –, mais sont imputables sans doute à la jeunesse de cette création. Quant à l’interprétation de Gilles Toutirais, elle est à couper le souffle. Les phrases qu’il profère, vecteurs de la banalité ordinaire dans d’autres contextes, m’ont fait frissonner par leur amère léthargie. Elles n’auraient sans doute pas eu cette résonance dans la bouche d’un autre comédien. Alors, comédiens, comédiennes, dépêchez-vous, on attend la suite de l’Ordalie 

Claire Stavaux


Ricercare, drame en contrepoint d’Olivier Dhénin

Production Compagnie Winterreise

01 48 04 54 61

www.winterreise.fr

mariedevienne@winterreise.fr

Mise en scène : Olivier Dhénin

Musique de scène : Jacques Boisgallais

Avec : Mathieu Lagane, Julia Riggs, Augustin Mahé, Gilles Toutirais, Jérémie Bédrune, Hélène Liber, Marjorie Hertzog

Musique : Violaine Darmon, Adeliya Chamrina, Marie Girbal, Marina Moth, Arnaud Falipou

Lumière : Guillaume Pons

Scénographie : Camille Brulard

Confection des costumes : Magalie Lapoulle

Design sonore : Aurélien Goulet

Centre Wallonie-Bruxelles • 46, rue Quincampoix • 75004 Paris

Métro : Rambuteau - Hôtel-de-Ville

R.E.R. : Châtelet - Les Halles

Avec le soutien de la Maison Boizel

Texte publié chez Urwald Éditions

Du 6 au 10 février 2009 à 20 h 30, matinée supplémentaire le samedi à 15 heures, relâche le dimanche et lundi

Durée : 1 h 40

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Nicolas Wetzel 11/02/2009 14:28

Une pièce intense, empreinte d'une très forte émotion. Tout, des accessoires utilisés au jeu des comédiens, met en valeur un texte riche de références, d'une grande justesse et d'une grande beauté. Les quelques travers que l'on peut voir ici ou là n'entament en rien l'univers si particulier que l'auteur - metteur en scène parvient à créer sous nos yeux, à contre-courant de nombre de créations contemporaines.J'attends la suite et souhaite beaucoup de succès à cette troupe.

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