ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Illusionnisme
Le théâtre anglais est à l’honneur à Paris cette saison : outre le cycle Howard Barker à l’Odéon, voici, produite par le Théâtre de la Ville… « la Ville », la dernière pièce de Martin Crimp. Avec à son actif des œuvres comme « Face au mur » ou « Atteintes à sa vie », montées ces dernières années en France respectivement par Marc Paquien et Joël Jouanneau, Crimp s’est fait connaître comme un des auteurs les plus en vue de la scène britannique. Dans « la Campagne » (2000), il racontait comment l’équilibre d’un couple était rompu par l’intrusion d’un troisième personnage. Dans cette nouvelle création, présentée sur l’affiche comme une « comédie anglaise » (le texte vient d’être publié aux éditions de L’Arche), il reprend le même schéma triangulaire, et élabore une construction savante sur notre monde d’apparences.
Une première, c’est toujours impressionnant. Surtout s’il s’agit d’un auteur qui compte dans le microcosme du théâtre européen. Pour un peu, on aurait presque le trac à la
place des artistes. Ce trac, Crimp le ressentait-il avant le spectacle, en prenant tranquillement l’apéritif au Saint-Jean, à deux pas de la salle des Abbesses ? On a croisé ensuite
Philippe Djian, à Paris pour la promotion de son dernier roman, et présent en tant que traducteur de la Ville.
De la traduction, il en est justement question dans la pièce, puisque la protagoniste, Clair, interprétée par Mariane Denicourt, est traductrice. Silhouettes facilement reconnaissables, portant les prénoms les plus banals, les héroïnes de Crimp sont toujours des personnages fascinants, chargés de mystère. Clair, donc, ne sort pour ainsi dire pas de chez elle et vit dans un monde parallèle, celui des mots, de la littérature. Son mari Christopher est son seul lien avec le monde extérieur. Or celui-ci lui annonce qu’il vient de perdre son travail. C’est ce moment que choisit Jenny, une mystérieuse infirmière qui se présente comme leur voisine (impressionnante Hélène Alexandridis, en blonde peroxydée, très hitchcockienne), pour venir leur tenir des propos aussi obscurs qu’inquiétants à propos d’une ville assiégée et d’une guerre secrète…
En somme, ce pourrait être une chanson des Talking Heads, vous savez celle qui commence par : « You may find yourself in a beautiful house, with a beautiful wife… ». Un couple sans histoires avec deux enfants, puis tout bascule. Si la crise se produit à la suite du licenciement du mari, il ne faut pas s’attendre pour autant à une réflexion sur le chômage des cadres… C’est plutôt l’histoire d’un dérèglement. Une faille dans l’harmonie conjugale, qui va progressivement devenir béante. Le quotidien du couple dérape et bascule dans l’étrange. À l’image de ce plateau nu dont un angle est mystérieusement relevé, comme si les lois du réel étaient suspendues. À l’image aussi de cet air de Schubert qui revient avec insistance, mais dont on n’arrive pas à dépasser les premières mesures, de plus en plus dissonantes. Aux dialogues assez réalistes du début succèdent des tirades, des « flux de considérations », qui oscillent entre angoisse et humour grinçant. André Marcon, qui joue un mari d’abord bonhomme, se laisse gagner par la folie de la situation. Le récit de la rencontre avec l’ancien camarade d’école (« Tu ne te souviens pas du jour où tu m’avais craché dessus ? ») est à ce titre un vrai morceau d’anthologie.
Marianne Denicourt change de robe, le temps passe. Au moment où l’on commence à s’ennuyer un peu, on comprend qu’au fond c’est l’histoire d’une femme qui s’invente une autre vie parce que la sienne la déçoit. Une femme frustrée que son mari, dévirilisé par la perte de son travail, en arrive à lui demander la permission de l’embrasser. Alors elle s’imagine une romance avec un écrivain arabe qui serait le contraire de Christopher, puis une escapade avec lui à Lisbonne pour un colloque. Son mari, qui y croit encore moins que nous, ne perd pas son flegme pour autant. Cet écrivain devient par la suite un être inquiétant, qui sacrifie tout à l’écriture et en vient à se réjouir que la perte de son enfant soit pour lui une nouvelle source d’inspiration…
On perçoit d’ailleurs durant tout le spectacle une violence diffuse, qui est sans doute l’aspect le plus intéressant de la pièce. L’espace de la scène reste celui du couple, un couple bourgeois banal menant une vie de famille apparemment sans histoires. Pourtant le climat est d’un bout à l’autre chargé de menace. On s’explique mal d’abord le sentiment de malaise qu’on ressent ; on met du temps à saisir le véritable sujet de la pièce qui pourrait bien être : comment le désordre du monde s’immisce dans l’intimité d’un couple et l’affecte. Crimp nous parle de la futilité de nos existences alors que dans des pays lointains la guerre gronde. La banalité de nos vies bien réglées d’Occidentaux et l’horreur à nos portes. La guerre dont parle Jenny est-elle réelle ? A-t-elle vraiment lieu quelque part ? Cette ville assiégée existe-t-elle ? La lecture finale du « carnet » de l’héroïne apporte la réponse, qui n’en est pas vraiment une. Où est la réalité dans ce monde d’apparence ?
À la fin, on a le sentiment d’avoir été joué et de s’être égaré dans un labyrinthe. L’univers paradoxal de Crimp ressemble un peu à un film de David Lynch : on ne sait plus si les personnages que l’on voit sont réels ou s’ils sont des mirages créés par la fantaisie des autres. L’auteur avoue s’être inspiré, pour créer ce monde de faux-semblants, d’un texte de Peter Handke sur la frustration d’un traducteur aux prises avec son désir contrarié d’écrire. Pourquoi pas ? Certes, si l’on est allergique aux expérimentations postmodernes, on risque d’y perdre son latin. D’autant plus que la mise en scène est peu spectaculaire : pas grand chose à quoi se raccrocher. En somme, une fois dans la place, le spectateur se trouve invité à participer, avec les acteurs, à une sorte d’expérience d’illusionnisme. Et tout le charme tient au caractère insoluble de l’énigme ! En résumé, si vous êtes : a) abonné au Théâtre de la Ville, b) anglophile, c) amateur de défis intellectuels et d’expériences théâtrales inédites, c’est sûr, vous allez adorer. Sinon, réfléchissez. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
La Ville, de Martin Crimp
Compagnie L’Intervention, Marc Paquien
Traduction : Philippe Djian
Mise en scène : Marc Paquien
Avec : Hélève Alexandridis, Marianne Denicourt, André Marcon, Janaïna Suaudeau
Décor : Gérard Didier
Lumière : Roberto Venturi
Costumes : Claire Risterucci
Son : Anita Praz
Maquillages : Cécile Kretschmar
Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris
Métro : Abbesses
Réservations : 01 42 74 22 77
Du 28 janvier au 13 février 2009 à 20 h 30, dimanche à 15 heures
Durée : 1 h 30
23 € | 15 € | 12 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires