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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 15:54

À coups d’anecdotes,
le récit fait sens


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


C’est la crise ! La crise, la crise, la crise ! C’est ce qu’on ne cesse de nous rabâcher. Rien de très nouveau du côté de la création. Le manque de moyens a toujours été d’actualité et n’a jamais empêché de créer. En revanche, créer c’est bien, être vu, c’est mieux. Et c’est là que le bât blesse. Alors, évidemment, quand Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille, décide de produire de jeunes compagnies en les invitant à montrer leur travail, on salue cette initiative. « Oui, aujourd’hui j’ai rêvé d’un chien » de Daniil Harms, mis en scène par Marie Ballet, est un des spectacles de ce premier « Hors-série » qui vise, comme le précise son décideur, à « réduire la quadrature du cercle ». En d’autres mots : à faire preuve de bonne volonté en mettant en place des « scènes ouvertes ».

« Oui, aujourd’hui j’ai rêvé d’un chien » est une pièce chorale à deux voix, féminine et masculine, pour faire entendre celle de l’écrivain russe du vingtième siècle, Daniil Ivanovitch Youvatchov de son vrai nom. Boutaïna el-Fekkak et Jean-Christophe Folly se relayent dans le récit de faits-divers, d’anecdotes, de saynètes à la sauce russe. Celles qui composent l’œuvre du successeur de l’avant-garde futuriste fasciné par Pouchkine, Gogol ou encore Malevitch. Son œuvre s’est inscrite dans la terreur stalinienne. L’homme accusé en son temps de « protestation créatrice complète », condamné à l’exil, puis à la détention psychiatrique, s’était engagé pour « un art réel ». Son écriture polymorphe, imprimée d’inspirations diverses et dont l’ultime vocation reste la libération de la puissance des mots, ouvre des possibilités illimitées de jeu et de mise en scène.

La pièce donnée dans le cadre de cette programmation « Hors-série » du Théâtre de la Bastille se contente de récupérer ici la position d’un artiste, à un moment donné de l’histoire sans pour autant en prendre la responsabilité. La démarche artistique en tant que moyen d’expression reste imperceptible dans le travail de Marie Ballet. Elle a choisi dans un premier temps d’énoncer le propos de l’auteur, l’angoisse de l’écrivain qui ne trouve plus les mots pour dire, de l’homme, proie d’un système totalitaire. Et, dans un second temps, elle décide de basculer vers le rire en faisant s’entremêler sketches, chansons, danses à partir des proses narratives de l’auteur.

Place au show donc ! Le comédien semble avoir confondu le Théâtre de la Bastille avec le Jamel Comedy Club. Ce jeune acteur, enthousiasmé à l’avance par l’idée de faire rire, compresse le texte entre deux élans. Son « programme humoristique » lui fait avaler les mots à plusieurs reprises, et nous n’entendons plus du tout le texte. La poésie phonétique de Harms, faite de signaux sonores, tombe dans le grotesque. Et pourquoi pas ? C’est vrai, on peut se dire que tous ces faux-semblants d’acteur tombent ici à pic. Le grotesque peut faire sens puisque le réel, lui, ne joue plus ce rôle. Dans le récit sûrement. Scéniquement, c’est une autre histoire… Il faut savoir doser.

Effectivement, cet enchevêtrement de petites histoires, vécues, vues ou entendues, mises bout à bout, ne nous trompent pas sur l’orientation de la pièce. Celle de traduire l’intention de l’artiste en lutte contre toute production de sens dans une société qui ordonne de filer droit. Le portrait faisant inévitablement un effet miroir, on rit même. Particulièrement grâce à l’énorme potentiel comique de la comédienne Boutaïana el-Fekkak, un peu timide au début, qui parvient peu à peu à révéler l’étendue de son talent. Elle est à mourir de rire quand elle commande « un bœuf bouilli » au serveur imbécile. Délicieuse scène de cinéma burlesque des années trente portée par le grand jeu de cette actrice.

Enfin, le spectacle, dans son ensemble, manque de consistance. À coups d’anecdotes, le récit fait sens. Mais la mise en scène reste, elle, beaucoup trop anecdotique, formelle, peu imaginative. Le texte est en revanche une véritable mine d’or. Ces jeunes artistes doivent donc encore travailler à son exploitation pour que ce matériau puisse révéler tout son éclat sur scène. Et il est certain que cela demande une certaine exigence quant à sa responsabilité d’artiste. Mais quel meilleur encouragement pour répondre à cette exigence que celui d’avoir la possibilité de se confronter au public ? 

Audrey Chazelle


Oui aujourd’hui j’ai rêvé d’ un chien, de Daniil Harms

Mise en scène : Marie Ballet

Traduction : Jean-Philippe Jacquard

Avec : Boutaïana el-Fekkak, Jean-Christophe Folly

Musiques : Wax Taylor, John Coltrane

Administration : Jean-Baptiste Basquier

Régisseurs Bastille : Guy Bourboulon et Pierre Grasset

Production : Cie Air de lune, Cie Marie-Ballet

Réalisation : Théâtre de la Bastille

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 53 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Les 5, 6, 9, 12, 13 février 2009 à 19 h 30, dimanche 8 février à 19 heures

Durée : 1 h 10

Tarif unique : 10 €

3 spectacles : 24 € (soit 8 € la place)

4 spectacles : 28 € (soit 7 € la place)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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