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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 14:18

Un enthousiasme communicatif


Par Laurie Thinot

Les Trois Coups.com


C’est toujours avec plaisir que je côtoie le Moulin de la Galette, la rue de l’Abreuvoir et autres sinuosités pavées montmartroises. Je me suis donc rendue au Ciné 13 Théâtre ce soir-là, sourire aux lèvres, esprit virginal, fendant la bise à la rencontre de Shakespeare. J’y ai croisé un détonant « Hamlet ».

Dès l’arrivée dans la salle, on s’y frotte. Assis au bord de la scène et noyé dans des méandres de fumée, un jeune homme est là, silencieux. Il ne bougera pas d’un iota tant que nous n’aurons pas terminé de nous asseoir. Quelques petits chuchotements inquiets traversent le public : « Cette fumée, ne va-t-elle pas accentuer mon début de bronchite ? » ; « C’est bon pour la santé de respirer ça ? » ; « Excusez-moi, vous pouvez vous décaler pour qu’on soit à côté l’un de l’autre ? ». Le comédien, lui, est toujours assis. Il se tait, jusqu’à ce que le silence règne. Top départ. Propulsion subite au cœur d’une orgie de lumières colorées, boule disco, musique, et vive la mariée ! La note est lancée : nous avons résolument affaire à une adaptation moderne du classique Hamlet de Shakespeare. Hamlet ou le fameux « être ou ne pas être », un roi mort, un spectre, une bien-aimée, le démantèlement d’un complot, les belles turpitudes psychiques d’un jeune homme en crise existentielle… L’histoire est célèbre, je vous en épargne le couplet.

L’adaptation d’Igor Mendjisky et Romain Cottard, assez libre, réussit à mêler intelligemment la langue de Shakespeare et la nôtre. L’ensemble devient accessible et contemporain. Les entorses au texte original peuvent bien faire hurler les puristes, mais elles valorisent les parties « shakespeariennes », nous les faisant entendre dans toute leur beauté.

© Ghislain d’Orglandes 

Question mise en scène, les idées fusent. Les acteurs sont partout. Ils jouent sur scène, mais se promènent aussi dans la salle et s’assoient sur les fauteuils publics, s’appropriant l’espace du théâtre. Ils nous incluent finalement dans leur jeu, brisant le quatrième mur avec allégresse. Des trouvailles aussi dans la suggestion. Par exemple, Hamlet parle à un spot posé au sol, tandis qu’Horatio répond à un spot fixé en hauteur – mon Dieu, ils doivent avoir mal aux yeux –, et nous, qui comprenons parfaitement qu’ils se parlent d’un étage à l’autre. Étonnant ! Le metteur en scène Igor Mendjisky, coadaptateur de surcroît, sait guider précisément l’œil du spectateur là où il veut, usant de douches de lumière et autres systèmes efficaces. On sent des comédiens dirigés au rasoir. Pourtant, certains partis pris de personnages ne sont pas très heureux, notamment Polonius, un peu trop grotesque à mon goût. De même, à faire pointer systématiquement l’index d’un comédien, bras tendu dans une quelconque direction, on cède à la facilité. Point trop n’en faut, sous peine de faire perdre à l’effet son efficacité.

Oui, parlons d’effets. Les chaussures sont pointues. Je n’ose prononcer le mot « santiags ». Cuir ou pas cuir, elles ont leur caractère, à l’image du reste des costumes de ces messieurs-dames, d’ailleurs. Une confection audacieuse, pas franchement distinguée, mais fourmillante d’idées et d’humour. Les lumières évoquent vaguement celles d’une discothèque : c’est toujours la sensation que j’ai lors de l’utilisation de gélatines colorées. Cependant, elles sont très bien travaillées, je m’incline. Concernant la musique et pour ne vous en dévoiler qu’un petit morceau, il est vrai que Marilyn Manson et Shakespeare ne sont pas franchement deux univers qu’on juxtapose couramment. Le moment où ça vous arrive aux tympans, par surprise en plus, laisse rêveur. Mais pourquoi pas finalement, la transgression est jouissive. Quant à la scénographie, elle est simple. L’accent a été mis ailleurs.

Ailleurs, c’est-à-dire chez les comédiens. Romain Cottard est à la fois le coadaptateur de la pièce et l’interprète du rôle de Hamlet. À ce sujet, il se donne corps et âme. Le voilà qui s’emporte, il se jette contre le mur, se débat, est partout à la fois dans la salle. Son physique longiligne et anguleux convient parfaitement à ce personnage d’écorché abyssal. C’est avec une énergie débordante – marque de fabrique de la compagnie Les Sans Cou – qu’il campe Hamlet. Son enthousiasme est manifeste, parfois au détriment de la profondeur du personnage. Mais il est agréable de voir se déployer un tel plaisir au jeu. Certains rôles sont néanmoins plus difficiles à endosser que d’autres, car l’âge des personnages mûrs est en décalage avec l’âge réel des comédiens : c’est donc un pari délicat, avec le risque de l’artifice. Mais parlons de Fanny Deblock. Ophélie. Magistrale. À la fois simple et lumineuse, elle actualise Shakespeare en nous donnant accès à toute la fragilité de son être. Évidence et beauté. Nous lui en sommes reconnaissants. 

Laurie Thinot


Hamlet, de William Shakespeare

Compagnie Les Sans Cou

Production et administration :

Émilie Aubert : 06 82 95 63 18 | emilieaubert@hotmail.com

et Sophie Vignalou-Cottard : 06 61 53 63 15 | sophievignalou@yahoo.fr

www.lessanscou.com

Adaptation : Igor Mendjisky et Romain Cottard

Mise en scène : Igor Mendjisky

Assistant à la mise en scène : Clément Aubert

Avec : Clément Aubert, Romain Cottard, Dominique Massat, Arnaud Pfeiffer, Fanny Deblock, James Champel, Yves Jego et Imer Kutllovci

Costumes : May Katrem

Lumière : Thibault Joulié

Musique : Hadrien Bongue

Ciné 13 Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Réservations : 01 42 54 15 12

Du 7 janvier 2009 au 8 mars 2009, du mercredi au samedi à 19 heures, et le dimanche à 15 heures

Relâche exceptionnelle les 8 et 22 janvier 2009 et les 5 et 6 mars 2009

Durée : 1 h 50

20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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