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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 20:32

Espace Rachi, lieu protégé ?


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


À l’occasion des soixante ans de la création d’Israël, l’espace Rachi accueille « Avant la cérémonie » de Naïm Kattan, dans une mise en scène de Florence Camoin. La pièce de cet auteur cosmopolite, éclectique et francophone, est pétrie d’un messianisme pacificateur plutôt didactique. Le spectacle s’annonçait comme un appel à l’ouverture, comme une parabole sur la tolérance. Il devient une représentation pour public trié, sur le judaïsme et pour les juifs. Perturbant, un peu, finalement inoffensif.

« Avant la cérémonie » ? C’est la fouille. Petit interrogatoire de bienvenue, car l’espace Rachi est un lieu « protégé ». On s’y plie de bonne grâce (purement professionnelle), on y laisse nos outils terroristes (adieu coupe-ongles et autres lames acérées), on justifie de notre motivation : « Oui, je viens voir une pièce avec Rufus, oui, c’est ici, oui j’ai des invitations au nom des Trois Coups, oui, le journal que tout gentilhomme devrait lire quotidiennement ». Et on passe le sas. Refroidi. Et pensif : on allait voir une pièce rythmée par une « musique de paix et de fête » (dixit Florence Camoin), on est accueilli par une expression de peur. Passons.

Et la pièce ? En quelques mots résumée : Ben s’apprête à épouser Ruth, à Montréal. Avant la cérémonie, il part en Israël retrouver David, son futur beau-père, émigré au kibboutz au nom d’un idéal alors que sa fille avait huit ans. Ruth et sa mère, Myriam, supportant difficilement le poids de la communauté et l’absence de sérénité, ont, elles, fui au Canada. Vingt ans ont passé, voici donc leurs retrouvailles avant l’union, avec leur lot d’explications et de rancœurs.

La structure est entendue : on se parle, on refait l’histoire de nos vies, on tente de se comprendre et on dresse un bilan avant de conclure à un appel universel à la tolérance et au pardon. Le propos reste néanmoins confus et parfois difficile à apprécier, d’autant plus, il est vrai, en ces temps perturbés en Israël. Comment, en effet, entendre sans quelques réserves l’éloge fait de la Terre promise, une terre avant tout « spirituelle », dont chacun peut porter la trace en lui parce « qu’il n’y a d’exil que dans la perte de ses propres valeurs », éloge porté par un Rufus quasi mystique, animé par un esprit d’amour et de paix, quand cette terre est, de fait, le lieu même de toutes les intolérances et des pires atrocités ? Il faut être aveugle, ou faire de l’idéalisme messianique une politique. Ou que la pièce date, à en devenir anachronique. Toujours est-il que le propos embarrasse.

© Anne Gayan

Le jeu, dans l’ensemble statique, et le ton appliqué rendent les moments d’explication déjà fort didactiques d’autant plus pénibles. Les silences artificiels programmés à chaque fin de réplique ou de tirade, façon de créer tension, gravité et réflexion, alourdissent le tout et emmènent la durée du spectacle vers une heure quarante-cinq, pour une pièce qui pourrait n’en faire que moitié moins.

Rufus se distingue dans les quelques monologues qui lui sont donnés de prononcer, dans ses échanges aussi avec Yaël Elhadad (alias Ruth), la seule à être tout à fait à son aise dans cette famille improbable. Michelle Brûlé est convaincante, quand elle ne s’épuise pas avec sa comparse de mère Sylvie Guermont (alias Rifkah, mère de Ben) dans un jeu pseudo-boulevardier maladroit, qui tire la pièce vers le café-théâtre. Reste la scénographie, simple mais efficace, et les lumières qui, bien qu’un peu violentes, font leur office. Un dernier mot de la musique, créée spécialement pour la pièce par Christine Kotschi, et des chants interprétés par Mitchélée, tout deux fort beaux : belle trouvaille, ils mériteraient d’être plus également intégrés au spectacle. Très présents dans les premiers temps, ils scandent chaque fin de saynète mais brisent la tension dramatique, hachurent le propos. Absents à la fin, on vient à les regretter.

Plein de bonne(s) intention(s), le spectacle est donc maladroitement mené, trop long et porté par une interprétation inégale. Quant au propos finalement inoffensif – rien n’est dit que de très évident, car très biblique (y voir un lien logique) : aimons-nous les uns les autres et pardonnons pour avancer –, il perturbe néanmoins, dès lors que demeure, en effet, ce sentiment trouble que la pièce parle du judaïsme aux juifs. Curieuse (et suspecte) conception du théâtre que celle qui choisit (volontairement ou pas, d’ailleurs) son public… Espace Rachi, lieu protégé ? 

Cédric Enjalbert


Avant la cérémonie, de Naïm Kattan

Coproduction Espace Rachi, Production Théâtrotexte et A.T.C., Théâtre de Saint-Maur • 20, rue de la Liberté • 94100 Saint-Maur-des-Fossés

01 48 89 99 10 

Mise en scène : Florence Camoin

Avec : Rufus, Michelle Brûlé, Yaël Elhadad, Sylvie Guermont, Franck Bussi

Chant : Mitchélée

Création musicale : Christine Kotschi

Création lumière : Anne Gayan

Espace Rachi • 39, rue Broca • 75005 Paris

Réservations : 01 42 17 10 38

www.centre-rachi-art-et-culture.com

Du 3 janvier au 8 février 2009, lundi, mardi, mercredi, jeudi, samedi à 20 h 45, dimanche à 16 heures, relâche le vendredi

Durée : 1 h 45

30 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Françoise 10/02/2009 10:29

Hé bien vous m'éclairez. J'habite à côté de l'Espace Rachi (lieu gardé par 2 policiers armés jour et nuit) et me demandais pourquoi cette file de personnes tous les week-end. Pas d'affiches, pas de communication. Etrange ambiance paranoiaque soigneusement entretenue, où tout passant est regardé en douce; on sent le soulagement quand on s'éloigne. Triste et bête. Le théâtre est fait pour rapprocher, pas pour exclure.

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