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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 11:12

Qui parle ?


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Réglons d’abord son compte à cette rumeur selon laquelle notre grand acteur Michel Piccoli perdrait la boule, ne saurait plus son texte, du coup ferait « pléonasme », et scandale tant c’est obscène, avec son personnage de vieux cabot pressenti pour jouer le roi Lear par un hypothétique directeur de théâtre… On aura reconnu « Minetti » de Thomas Bernhard, mis en scène par André Engel au Théâtre national de la Colline. N’y a-t-il vraiment rien de plus intéressant à dire sur ce spectacle ? Si ! Qu’il est d’une bien grande profondeur.

Avec Petit Boulot pour vieux clowns de Visniec et le Chant du cygne de Tchekhov (avec lequel Minetti a plus d’un point commun), la pièce de Thomas Bernhard est ce que je connais de plus « casse-gueule » en matière de bilan d’une vie consacrée à l’art dramatique. Ce déballage à des tiers qui s’en contrefichent, d’anecdotes sans doute inventées par un vieil homme qui dit être Minetti (l’équivalent en Allemagne d’un Gérard Desarthe), est presque injouable sans tomber dans le pire mélo. Le fait que ce soit ici une star, Michel Piccoli, artiste reconnu, adulé et comblé, qui endosse cette défroque lamentable se révèle un coup de génie. Il rend au personnage sa dignité et apporte la distance dont le théâtre a besoin. À tout moment, l’acteur semble ainsi nous dire : « Je ne suis pas un ringard, ni un illuminé, ni un traîne-savates, pas même un vieillard. Je joue tout cela. Ne me croyez pas. » et en même temps : « Je suis acteur. Je joue Lear, Shakespeare. Lear, vous savez, King Lear…».

L’écrivain a voulu cette mise en abyme. Minetti est en effet le vrai nom du vrai acteur allemand, pour qui la pièce fut écrite en 1977. Malgré les apparences, elle parle moins « boutique » que métaphysique. Le théâtre est ici miroir aux alouettes, cible-piège de toute vie, comme chez Beckett à qui on pense fréquemment. Ce qui est plus typiquement « bernhardien », c’est ce mélange de rêve et de réalité, cette tempête de neige qui, comme par hasard, s’est levée sur Ostende. Comme elle se lève dans le Roi Lear quand le roi, déchu, devient fou. La pièce fait des variations, comme on le dit en musique (Bernhard fut un grand mélomane), sur ce thème de la déchéance. Qu’elle soit d’ailleurs réelle ou seulement redoutée revient au même. Minetti la « ressent » comme un outrage dans les deux cas.

Complice, la mise en scène tâche de nous rendre cette folie « visible ». Pour cela, Engel s’est entouré de ses complices de toujours : les sorciers Nicki Rieti (au décor) et André Diot (à la lumière). Lumière crépusculaire, hall d’hôtel à la Hopper, célèbre peintre américain de l’immobilité et de la solitude, costumes eux-mêmes vaguement rétros. Quand le rideau s’ouvre et qu’on découvre Évelyne Didi, autre amie de longue date, seule dans cette robe longue symboliquement « rouge et or », tassée sur sa banquette, un verre à la main, tandis que, derrière elle, on voit voleter la neige à la fenêtre, on sait qu’on vient d’entrer dans un jeu de miroirs dont on ne sortira pas indemne.

Entrée de Piccoli dans un tourbillon de neige. Une entrée de clown : avec le parapluie, la grosse valise et tout. En plus de la cliente qui picole (Évelyne Didi, donc), il y a un portier (Gilles Kneusé) qui assure son triple rôle de cerbère, de loufiat et de Monsieur Loyal avec impassibilité. Le long texte de Minetti peut se dévider dans cet espace faussement douillet, entre réel et fantastique, où l’acteur joue sa vie. James Ensor et Kafka y font de brèves apparitions sous la forme d’un nain, d’un aveugle avec une canne, d’une bande de joyeux fêtards portant des masques, etc. Portrait de l’artiste en vieillard est le sous-titre de l’œuvre. En vieillard et en imposteur. À cet égard, le sourire d’étonnement poli que lui adresse la femme soûle, qui au fond ne l’écoute pas, n’est pas moins terrible que les « Oui monsieur Minetti, non monsieur Minetti » du portier qui n’hésite à le flanquer « dehors » (en fait dans la tempête de Lear) uniquement parce qu’il a l’air d’être avec cette cliente qui commande bouteille sur bouteille…

C’est peu dire que l’acteur Michel Piccoli maîtrise parfaitement son art. Comme son complice André Engel, il en connaît toutes les ficelles et surtout le grand secret : ne rien vouloir dire. Laisser faire le texte, qui dit tout, comme dans Shakespeare. Notamment l’héroïsme, copié ou rêvé, de cet artiste un peu cliché : maudit et modèle, que Minetti fabrique. Un type qui, selon lui, a payé cher ses convictions ! On croirait entendre le Gardien de Pinter. « Chassé de Lübeck sa ville natale pour s’être refusé à la littérature classique. » Écho pudique et narquois aux difficultés rencontrées par Bernhard, Minetti… et André Engel ! Sa mise en scène (à André Engel) est pourtant cette fois d’une discrétion exemplaire. Elle se concentre sur l’acteur, suivant presque à la lettre toutes les indications de l’écrivain. Sauf la dernière, et elle fait bien. C’est à peine si notre érudit se permet une petite facétie en baptisant le client aveugle M. Gloucester * et la jeune fille de la dernière scène Cordélia *. Encore faut-il tendre l’oreille.

« Tu ne le crois pas. Je suis célèbre, j’étais célèbre. » dit en riant Minetti/Piccoli à cette demoiselle qu’on dirait tout droit sortie de sa mémoire. Qui parle à qui ? Lear à sa fille ? L’art à l’innocence ? Un vieil homme à lui-même ? La jeune actrice (Julie-Marie Parmentier **) qui lui répond, à peine, est miraculeuse. Un fantôme léger. Quant à Michel Piccoli il fait de cet acteur S.T.F. (sans théâtre fixe) un roi sans royaume, c’est-à-dire Lear lui-même. La boucle est bouclée. « Pourquoi ne serais-je pas Minetti, l’acteur, l’artiste, le fou vous comprenez ?! » semble crier ce double à ceux qui l’entourent, sans qu’aucun ne l’entende. Une pièce au fond réaliste, souverainement interprétée et d’une inoubliable noirceur. 

Olivier Pansieri


* Gloucester et Cordélia, deux personnages du Roi Lear. Gloucester est le vieux compagnon du roi, à qui Regane, une de ses trois filles, fait crever les yeux. Cordelia est la fille cadette et préférée de Lear, qui pourtant la renie.

** C’était elle qui jouait Cordélia face à Piccoli dans le Roi Lear, monté par Engel en 2005 puis repris en 2007.


Minetti, de Thomas Bernhard

Cie Le Vengeur masqué • 24, rue Boyer • 75020 Paris

01 43 66 26 44 | 01 43 66 39 69 | télécopie 01 43 66 66 13

Mise en scène : André Engel

Avec : Évelyne Didi, Gilles Kneusé, Arnaud Lechien, Julie-Marie Parmentier, Michel Piccoli, Petya Alabozova, Aurélien Ambach-Albertini, Laurent Brechet, Julio Cabrera, Aurore Corominas, Cécile Morelle, Danilo Sekik

Texte français : Marc Porcell

Version scénique : André Engel, Dominique Müller

Dramaturgie : Dominique Müller

Scénographie : Nicki Rieti

Lumière : André Diot

Costumes : Chantal de la Coste-Messelière

Son : Pipo Gomes

Maquillage et coiffures : Marie Luiset

Assistant à la mise en scène : Arnaud Lechien

Assistant à la scénographie : François Revol

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

www.colline.fr

Réservations : 01 44 61 52 52

Métro : Gambetta, ligne 3

Du 9 janvier au 6 février 2009, mardi à 19 h 30, mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 20

27 € | 19 €| 13 €

En tournée :

– Du 11 au 14 février 2009 à Reims (Comédie de Reims)

– Du 18 février au 8 mars 2009 à Genève (Théâtre du Carouge)

– Du 12 au 14 mars 2009 à Berlin (Berliner Ensemble)

– Du 18 au 28 mars 2009 à Villeurbanne (Théâtre national populaire)

– Du 31 mars au 4 avril 2009 à Grenoble (MC 2 Grenoble)

– Du 8 au 18 avril 2009 à Lille (Théâtre du Nord)

– Du 21 au 25 avril 2009 à Lausanne (Théâtre Vidy)

– Du 12 au 17 mai 2009 à Lausanne (Théâtre Vidy)

– Du 28 avril au 7 mai 2009 à Toulouse (Théâtre national de toulouse)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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