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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 19:19

Être le marteau ou l’enclume

 

Œuvre marquante de Sacher-Masoch, qui plus tard donnera son nom au masochisme, « la Vénus à la fourrure » (1870) s’attache à décrire l’amour extrême d’un homme pour une femme au sein d’un esclavage consenti, où douleur et soumission accroissent l’excitation et le plaisir. « Pour moi, tout a ses racines dans l’imagination » dit Séverin, le personnage central. C’est de fait en rêveur et non en voyeur qu’il convient de se rendre à ce spectacle. À cet égard, Christine Letailleur parvient à nous faire partager le trouble et la complexité de ce texte, qui, au-delà de toute perversion, nous incite à la réflexion. Sur les rapports amoureux, un désir de reconnaissance qui passe par la transgression, et plus encore sur l’imaginaire comme ressort du désir.

 

Le spectacle s’ouvre sur le narrateur qui conduira le fil du récit : un homme rêve de l’apparition de Vénus qui lui présente sa conception de l’amour. C’est alors que Séverin entre en scène : ayant lui aussi « rêvé d’une Vénus mais les yeux ouverts », il entreprend de nous livrer ses « confessions d’un suprasensuel ».


Épris d’une statue de pierre qui prend corps sous les traits de sa voisine Wanda, une soumission physique s’opère lentement en lui. Il est amoureux et en souffre. Il veut l’épouser. Elle lui accorde un an pour la convaincre en lui donnant les droits d’un amant, d’un adorateur et d’un ami. Lorsqu’elle y consent cependant, c’est en maîtresse qu’il la veut. Il scelle alors son esclavage sous la forme d’un contrat : elle aura la possession totale de celui qui prend désormais le nom de Grégoire (jusqu’au droit de le tuer), tandis que sa seule contrainte à elle sera de se montrer le plus souvent possible en fourrure, particulièrement quand elle est cruelle. Ils partent ainsi à Florence, où personne ne les connaît et où Grégoire pourra donc être son valet aux yeux de tous.


Le problème survient lorsqu’elle ne le trouve même plus assez intéressant pour le maltraiter. « Tu n’es pas un homme » lui dit-elle, « tout juste un esprit romanesque ». Quid du contrat ? Il attend… L’absence de punition serait-elle la pire des punitions ? C’est sans compter que Wanda tombe amoureuse d’un autre, ce dernier exigeant qu’elle se débarrasse de son valet. Grégoire redevient alors Séverin. De son côté, Wanda veut oublier « tous ces jeux » et l’épouser. Mais ce serait trop simple…


Ce qui frappe d’abord dans ce texte, c’est que l’émotion amoureuse est absente. Cela heurte, là où on aimerait ressentir sinon une adoration sans limite pour Wanda, des frissons de romantisme décadent et d’excitation sexuelle mêlés. Mais il ne s’agit pas de cela. Séverin est en fait un égocentrique. Sa maîtresse est en réalité son pantin : il la façonne pour assouvir son fantasme. C’est lui qui demande à être son jouet, qui la supplie de le fouetter, lui ordonne – ce qui, me semble-t-il, est contradictoire avec notre notion actuelle des rapports de domination sexuelle et cérébrale – d’aller chercher la cravache, de le piétiner. Wanda, de son côté, n’a pas le cœur à lui faire mal. Cependant, elle se laisse guider (« Vous êtes un homme à corrompre une femme entièrement » dit-elle) et s’exécute : c’est qu’elle l’aime et veut donc essayer d’incarner son idéal. À plusieurs reprises, elle aura honte et demandera à vivre « raisonnablement ». Il la reprendra sans cesse, par exemple lorsqu’elle consentira à être son épouse et qu’il exigera d’elle d’être son esclave.


« la Vénus à la fourrure » | © Brigitte Enguérand


Faut-il dès lors voir ce spectacle en y analysant les termes de la dialectique du maître et de l’esclave, et la dimension conflictuelle du désir en référence à Hegel ? Mieux vaut sans doute se laisser conduire dans l’espace onirique où il nous emmène. En tout cas, les choix de mise en scène de Christine Letailleur ne sont pas tapageurs. L’excès de sobriété peut décevoir au premier abord. Là où on pourrait s’attendre à un débordement de sang, de sperme et de larmes sur fond de dorures et de canapés en velours, on ne trouve qu’un plateau nu avec comme seul élément de décor un lustre à bougies descendant le temps d’une scène. Les costumes, eux, sont à l’image du décor : noirs, blancs, voire absents parce qu’Andrzej Deskur (Séverin-Grégoire) est parfois nu. Pas un accessoire non plus : les scènes de piétinement ou de flagellation ont lieu, mais ne sont pas montrées. C’est pour mieux donner libre cours à notre imagination.


Le rythme, ensuite, dans le débit comme dans les gestes des comédiens, peut ennuyer. La distance des deux personnages sur le plateau, leurs lentes traversées répétitives de cour à jardin sur la même phrase musicale, tout cela peut lasser. C’est pour mieux nous permettre d’accéder à la dimension du rêve. La déclamation surarticulée du texte incluant les e muets peut agacer aussi. Là où on aimerait parfois un échange presque quotidien pour donner plus de modernité au texte et de concret à la relation entre les deux amants, on trouve une grande affectation dans la diction, accentuée par l’accent hongrois d’Andrzej Deskur. Mais on est déjà dans l’étrange.


Enfin, l’accent porté sur l’intellectualité pure de ce jeu. « Certains ont un chien comme souffre-douleur, moi j’ai mon amoureux » dit Wanda. Or on ne le sent pas amoureux, pas plus qu’on ne sent qu’il lui appartient, alors même que c’est cela qu’il recherche. C’est que nous sommes dans un fantasme et non dans une démonstration. C’est là la difficulté du traitement de cette pièce. Et le piège dans lequel Christine Letailleur n’est pas tombé.


À cet égard, elle est aidée par le choix de ses interprètes : face à une Valérie Lang se prêtant de façon impeccable au jeu énigmatique, Andrzej Deskur parvient à nous bouleverser dans les moments où son personnage de Grégoire est le plus tourmenté et où il le fait sortir de lui-même (donc de sa froideur) pour hurler sa demande d’attention. Là seulement, lorsqu’il crie et se tord de douleur, il découvre sa véritable sensibilité, voire sa sensualité. Quant à Dimitri Koundourakis (le Grec), qui n’apparaît que vers la fin de la pièce, c’est un ravissement : encore plus hiératique que Wanda et avec une assurance étonnante, il apporte une touche d’humour idéale dans cette atmosphère somme toute assez sombre. 


Marie Coulonjou

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Vénus à la fourrure ou les Confessions d’un suprasensuel, de Léopold von Sacher-Masoch

Adaptation, mise en scène et scénographie : Christine Letailleur

Assistant à la mise en scène : Pier Lamandé

Texte français : Aude Willm

Avec : Maëlle Bellec, Philippe Cherdel, Andrzej Deskur, Dimitri Koundourakis, Valérie Lang

Fabrication des costumes : Atelier Caraco

Lumière : Stéphane Colin

Son : Manu Léonard

Construction du décor : Atelier de construction du Théâtre national de la Colline

Théâtre national de la Colline (Petit Théâtre) • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52 ou www.colline.fr

Du 21 janvier au 22 février 2009 à 21 heures les mercredi, jeudi, vendredi, samedi ; à 19 heures le mardi et à 16 heures le dimanche

Durée : 2 heures

27 € | le mardi 19 € | moins de 30 ans 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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