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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 22:46

« Ce qui commence mal croît par le pire »


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Cette réplique shakespearienne que l’on trouve dans la célèbre pièce « Macbeth », résume plutôt bien le spectacle auquel j’ai assisté ce soir au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon, dont la programmation m’avait pourtant comblée jusqu’ici. La mise en scène avant-gardiste de Pascal Mengelle me laisse un goût amer, que l’on pourrait situer entre incompréhension, frustration et ennui.

L’intrigue est pourtant célèbre. Macbeth est un guerrier loyal qui vient de remporter une dure bataille. Il s’apprête à célébrer sa victoire auprès de son roi, lorsqu’en chemin une sorcière lui apparaît et lui prédit gloire et pouvoir. Conquis par l’ivresse de cet avenir prometteur, il sombre peu à peu dans la monstruosité la plus lugubre, aidé par une perfide épouse qui le conduira à devenir un tyran sanguinaire.

Il s’agit donc d’une pièce sur la perte, sur le déchirement entre la conscience et l’ambition d’un vaillant guerrier. Une pièce qui reflète et critique cette « nature pleine du lait de la plus tendre humanité » chère à Shakespeare, et plus généralement chère au théâtre. Un sujet fascinant, une pièce classique, un auteur que j’affectionne, tout était réuni pour que je passe un bon moment. C’était sans compter sur la mise en scène que Pascal Mengelle allait soumettre à mon humble petit corps de spectatrice.

Car les quatre-vingt-dix premières minutes (le spectacle dure deux heures trente) sont longues, très longues. Vous objecterez qu’il faut le temps d’installer l’intrigue, les personnages, l’enjeu. Certes. Et je reconnais que c’est assez dur lorsque seulement cinq comédiens se partagent les quatorze rôles (principaux, le texte en compte vingt-huit !) de la pièce. Le metteur en scène explique dans la plaquette qui nous est distribuée par le théâtre que cette « savante gymnastique » imposée aux comédiens « accentue l’épure et l’énergie mise en œuvre par une équipe de création contemporaine ». Ajoutons à cette « gymnastique » une marionnette, qui vient en renfort, et ne trouve que tardivement et péniblement sa place. Il m’a donc fallu quatre-vingt-dix minutes pour trouver mes repères et comprendre, à peu près, qui était qui. Je ne dois pas être une spectatrice très douée, semble-t-il. Voilà pour le sentiment d’incompréhension.

Serais-je de ceux qui sont insensibles à « l’épure et à l’énergie mise en œuvre par une équipe de création contemporaine » ? C’est fort modestement que je ne le crois pas. Parce qu’il y a du génie dans ce que j’ai vu ce soir, notamment en ce qui concerne la scénographie. Elle se compose d’une longue toile blanche et légère, suspendue en haut du plateau et manipulée par les comédiens. Cette toile structure l’espace scénique de façon très simple et signifiante, et permet aussi de mettre en scène des jeux d’ombres chinoises parfois originaux et subtils. La sorcière, notamment, est dans ce cas de figure, très magiquement représentée, tout comme les apparitions délirantes dont est victime Macbeth à mesure que sa folie le dévore. Oui, mais ce qui aurait pu être définitivement génial confine parfois au grotesque. En effet, manipuler la toile provoque à certains moments plus de désordre que de sens, plus de chaos que de légèreté. Tout comme le recours aux ombres chinoises. Le génial se systématise, et cela me frustre, voire m’énerve.

Par ailleurs, Pascal Mengelle souhaitait « échapper au côté pesant du théâtre classique ou académique ». C’est pourquoi son écriture de la mise en scène se voulait « poétique et distanciée ». D’un point de vue théorique, j’avoue que je m’interroge sur un tel paradoxe, mais ma perplexité s’accroît quand j’analyse le parti pris de la direction d’acteurs, qui se voulait « souvent détachée de tout réalisme ». Si les cinq comédiens sur scène sont incontestablement très talentueux, tous, et je me dois de saluer leur audace et leur endurance, le jeu qu’on leur impose est très souvent d’une lourdeur accablante voire ennuyeuse, notamment dans la première moitié du spectacle. Au bout d’une heure trente, je m’assoupis, bercée par le rythme monocorde du remords et du pourtant terrible complot qui se joue devant moi. Mais, là encore, ce jeu prend parfois sens. Je me réveille (il faut dire que le comédien s’égosille et que je suis au troisième rang) au moment où Macbeth tombe dans la folie pure. Le personnage prend alors une autre dimension. Il devient plus juste, moins criard, plus affreux tant il a versé dans l’irrationnel. Il m’intéresse, me fascine et m’inquiète, je renais. Mes sens se réaniment, mais constatent amèrement qu’ils sont régulièrement agressés par des bruits qui accompagnent l’histoire.

Parce que cette tragédie du pouvoir se joue en musique. Un percussionniste déploie d’étranges instruments pour dramatiser les tensions qui sont à l’œuvre devant nous. Cet accompagnement est à mes yeux (et surtout à mes oreilles !), au risque de me répéter, source de frustration. Alors que le musicien est doué, alors que son travail est méritoire, alors qu’il exécute parfaitement sa partition. Je regrette, là encore, que cette trouvaille ne soit pas accompagnée de mesure. Ce qui aurait pu être magique ou subtil est trop souvent bruyant et désagréable, et ruine le reste d’attention qui venait de renaître en moi.

En résumé, cette pièce ne m’a pas simplement déçue, elle m’a laissée pour le moins dubitative. Vous me direz qu’elle aura eu le mérite de ne pas me laisser indifférente ! Je reste perplexe devant ce fruit d’un indéniable travail. Le résultat est sans doute ingrat, et ma critique amère. Mais je ne peux faire l’impasse sur le fait que mes sens ont été parfois irrités, et l’intrigue noyée dans des choix de mise en scène sans doute trop « épurés » pour ma sensibilité. À l’image de Macbeth à la fin de la pièce, je cherche un « antidote pour oublier » et, si j’en crois Peter Brook, metteur en scène, « ce n’est qu’en oubliant Shakespeare que nous pouvons commencer à le trouver ». Serais-je enfin sur la bonne voie ? 

Maud Sérusclat


Macbeth, de Shakespeare

Traduction d’André Markowicz, éditions Les Solitaires intempestifs

Adaptation, mise en scène et scènographie : Pascal Mengelle

Avec : Bertrand Barré, Jérémy Brunet, Vaber Douhouré, Violette Jullian et Isabelle Oed

Percussion : Antez

Lumière et régie générale : Léo Van Cutsem

Costumes et masques : Emmanuelle Besson, avec l’aide des ateliers
de la ville de Grenoble

Marionnette : Fleur Lemercier, Alain Quercia

Construction des décors : La Saillie

Durée : 2 h 30

Spectacle déconseillé aux moins de 15 ans

Théâtre de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 3 au 7 février 2009 à 20 heures

24 € | 20 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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