Magnifique sujet
« Passer l’hiver ? », un mois de théâtre énervé autour des écritures de François Chaffin, comme ils disent au Théâtre de l’Opprimé. À force d’aller voir ses pièces, on se demandait s’il allait réussir à nous énerver ou non, ce cher M. Chaffin. Cette fois donc, dernier volet des Trois utopies pour un désastre avec « l’Humanité sans la tête ». La tête, ils ne me l’ont pas prise.
D’après vous, que se passe-t-il à l’intérieur des dernières minutes de temps suspendu lorsqu’on affronte la mort ? À ce moment-là, quand on est face au vide, agrippé par la solitude, des images de remplissage surgissent. Des valises entières de souvenirs, pensées, noms, prénoms et objets affluent, histoire de faire raccrocher l’esprit à une ultime sensation d’identité. Mais quand elles se disloquent, ces illusions, une à une, que se passe-t-il ? Si vous enlevez les noms, les paquets d’objets ou de fantasmes derrière lesquels vous vous planquez, que vous ôtez ces pelures d’esprit, oserez-vous n’être rien d’autre ? Sans esprit, nous revenons tous au vide essentiel : l’humanité. C’est ça, l’Humanité sans la tête : les ultimes secondes d’un homme happé par son propre vide. Nous tous, quoi. Une mort, vous dites ? Pas si sûr.
L’identité : magnifique sujet. La mise en scène de Gersende Michel révèle subtilement le propos de Chaffin. Ces deux-là se sont associés et nous confondent. La délicatesse intuitive de Gersende Michel mêlée à cette écriture tumultueuse, absurde et juste, donne un résultat de haute qualité. Parfois, on touche même du doigt l’universel.
© Ernesto Timor
Universel certes, mais résolument absurde. Des voiles de différentes matières suspendus au plafond tombent au fil de la pièce. À chaque nouvelle chute, l’espace scénique se creuse un peu plus. La profondeur s’ouvre au regard, l’espace se peuple jusqu’à disparition. Chaque scène est traitée avec épaisseur. Mention spéciale pour le déraillement final, une merveille de synthèse entre tous les éléments de la pièce.
Costumes originaux, accessoires délirants, scénographie efficace : encore de riches prouesses avec de petits moyens. Le travail de la lumière est particulièrement intéressant et sensible, passant par le stroboscope, l’ambiance orangée ou aquatique. La musique, à la lisière du tribal, alterne avec de savoureuses phases de slam. Tout cela se marie à merveille. Juste une petite question : pourquoi avoir ajouté ces images vidéo d’écoliers et d’immeubles HLM alourdies d’effets ? En l’insérant dans une réalité, le champ de réflexion autour de la pièce se voit soudain réduit au propos de ces images et à ce qu’elles véhiculent. C’est à mon sens dommage, car la question de l’identité est une question universelle. Bémol aussi pour la récurrente scène vidéo animée du coup de feu, dont le rendu graphique est en décalage visuel avec l’univers de la pièce.
Côté acteurs, c’est le festin. Énigmatique Patrick Vershueren, Bernard Montini à succulents reculons, étrange Jean-Louis Baille, Sandra Macedo grave et Céline Liger toujours aussi délicieuse. Ils sont bons. Ils m’ont touchée. Pas au début, non, ma voisine toussait trop. Mais, à mi-chemin, je suis brusquement tombée dedans. Définitivement. Et impossible de faire cesser les sillons de larmes, jusqu’à totale évacuation du stock. J’étais cuite, prise au cœur. J’avoue : état de choc. Ils m’ont complètement eue, j’en ai perdu le reste de l’alphabet pendant trois jours. Après cette pièce, on se fiche bien de savoir qui on est : on les suit. ¶
Laurie Thinot
Les Trois Coups
L’Humanité sans la tête, de François Chaffin
Jeunes Plumes & Cie • 9, rue de Châteaudun • 94200 Ivry-sur-Seine
09 53 72 86 21
Auteur : François Chaffin
Mise en scène : Gersende Michel
Assistante à la mise en scène : Diane Kulenkamp
Avec : Jean-Louis Baille, Céline Liger, Sandra Macedo, Bernard Montini, Patrick Verschueren
Création costume, scénographie : Nieves Salzmann
Réalisation des costumes : Geneviève Liger
Création lumière : Vincent Tudoce
Vidéo : Tristan Michel
Création sonore : Michel Winogradoff
Photographie de plateau : Ernesto Timor
Production : Jeunes plumes & Cie
Soutiens et partenaires : le conseil général du Val-de-Marne (94), la municipalité d’Arcueil (94),la communauté d’agglomérations du Val-d’Yerres (91), le Théâtre de la Vallée-d’Yerres (91), le Théâtre de Bligny (91), la Fabrique-Théâtre de l’Ephéméride (29), le Théâtre Gérard-Philippe à Champigny-sur-Marne (94), Lilas en scène (93), et la Fondation de France
Création : mai 2008
Théâtre de l’Opprimé • 78, rue du Charolais • 75012 Paris
Réservations : 01 43 40 44 44
Jeudi 29 janvier 2009 à 15 heures, vendredi 30 et samedi 31 janvier 2009 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
6 € | 10 € | 12 € | 16 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, « Rue 89 », blog “Balagan”
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