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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 23:15

Pertinence et modernité


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


C’est une proposition des plus séduisantes que nous fait ces jours-ci l’Opéra de Lyon dans le cadre du festival Les Héros perdus. En effet, « Dans la colonie pénitentiaire » nous donne à la fois l’occasion de renouer avec l’univers de Kafka, la possibilité de se délecter à l’écoute d’un opéra de Philip Glass et enfin la surprise d’une toute nouvelle mise en scène de Richard Brunel. Initialement prévu à la prison de Corbas, cet opéra s’installe finalement dans un nouveau lieu de Villeurbanne, Le Studio Lumière 2.

Un visiteur est invité dans une colonie pénitentiaire afin d’assister à une procédure d’exécution publique. Pour cela a été mise au point une étrange machine, dont le mécanisme complexe s’apparente à celui d’une machine à écrire. Le procédé que s’applique à décrire l’officier en charge des peines témoigne d’une atroce cruauté, qui ne cessera d’aller crescendo tout au long de la nouvelle. Le célèbre texte de Dans la colonie pénitentiaire fut écrit en 1914 par Kafka et témoigne encore aujourd’hui d’une remarquable actualité. On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec le camp de Guantanamo. Ainsi, la nouvelle apparaît comme le lieu d’un questionnement intemporel sur le système judiciaire. Mais ici, le condamné, réduit à l’état d’animal, ignore sa sentence avant que celle-ci inscrite en lettres de sang sur sa chair ne le mène à la mort.

Présentée pour la première fois en août 2000 au Contemporary Theater de Seattle, la création de Philip Glass consiste en un opéra de chambre, ici joué par les musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Lyon. On retrouve sur scène un quintette à cordes, ainsi qu’un décor où évoluent un ténor, un baryton, respectivement officier et visiteur, deux soldats et un condamné. Dès les premières notes, la touche de Philip Glass se fait reconnaître dans l’aspect sériel et répétitif de sa musique. Tout adepte du compositeur éprouvera un grand plaisir à l’écoute de l’interprétation donnée par les musiciens de l’Opéra de Lyon, interprétation qui pourrait se suffire à elle-même. Pourtant, ici, les divers morceaux participent pleinement à l’ambiance grave de l’exécution.

Sur scène, les personnages, visages grimés et traits exacerbés, offrent au public une prestation impeccable et convaincante. Officier et étranger captivent les spectateurs de leur voix et de leur présence scénique. L’officier, barbon charismatique, est devenu fou, et son existence entière semble vouée à cette machine à tuer. Le visiteur, quant à lui, demeure un long moment impuissant et observe, constate l’inhumanité d’un spectacle sans agir pour autant. Ce visiteur est même, selon le metteur en scène, « notre représentant », sorte de « substitut scénique » idéalisé. Quant aux soldats, véritables chiens, toute humanité semble leur être ôtée.

Concernant la mise en scène, elle est très esthétisée. Ici, la machine pénitentiaire renvoie à l’idée d’une modernité froide et austère. Elle prend en effet la forme d’un bloc massif qui tourne sur lui-même, partage la scène en deux et en détermine les différents espaces. Tout au long de l’opéra, la machine composée de multiples parties tourne pour mieux montrer le supplice et le sang. À cela s’ajoutent des toiles tendues rappelant des linceuls. L’éclairage en fond de scène témoigne lui aussi d’un parti pris artistique en cohérence avec l’ensemble, notamment les néons qui tendent à nous conforter dans une ambiance pénitentiaire totalement déshumanisée.

Ainsi, on peut dire de Dans la colonie pénitentiaire que c’est une vraie réussite. On ne peut qu’apprécier la pertinence et la modernité de cet opéra « aux rouages savamment orchestrés ». Pertinence du propos, justesse de la musique et modernité de la mise en scène, telle est la recette de ce spectacle qui saura séduire les puristes comme les non-initiés par sa profondeur et son accessibilité. 

Élise Ternat


Dans la colonie pénitentiaire, de Philip Glass

Direction musicale : Philippe Forget

Mise en scène : Richard Brunel

Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas

Avec : Stephen Owen, Stephano Ferrari, Gérald Robert-Tissot, Nicolas Hénault, Mathieu Morin

Scénographie : Anouk Dell’Aiera

Costumes : Bruno de Lavenère

Lumières : David Debrinay

Conception des mouvements : Axelle Mikaeloff

Création sonore : Benjamin Hacot

Quintette à cordes : musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Lyon

Livret : Rudolph Wurlitzer

Production : compagnie Anonyme, Opéra de Lyon

Avec la participation du Jeune Théâtre national

Studio Lumière 2 • 26, rue Émile-Descops • 69100 Villeurbanne

Réservations : 08 26 30 53 25

Vendredi 23, mardi 27, samedi 31 janvier 2009, lundi 2 et mercredi 4 février 2009 à 19 h 30

Durée : 1 h 30

5 € à 88 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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