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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 13:40

Un classique du théâtre
de boulevard revisité


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Quand Groucho Marx rencontre Jacques Lacan, cela donne un chassé-croisé de quinze personnages qui se jettent corps et âme dans la gueule du grand méchant loup qu’est Feydeau. À voir à L’Athénée…

Bienvenue à l’hôtel du Minet-Galant qui, comme son nom l’indique, n’est pas une pension de famille. Dans cette charmante maison, on n’y croise que des couples « mariés mais pas ensemble ». Allons donc ! Pourtant, malgré l’excitation, la frénésie, les va-et-vient incessants, ce n’est pas le plaisir qui l’emporte. Le désir est là. Quoique ! Chandebise, le personnage principal, ne peut plus honorer son épouse. Ça vous la coupe ?

Heureusement, Romain Tournel, raide dingue de Raymonde, peut sauver la situation, sauf que… celle-ci n’est pas intéressée. Son obsession : piéger son mari, qu’elle suspecte de la tromper. Mouillée jusqu’au cou dans ce délire, son amie, Homenidès de Histangua, se compromet et s’attire les foudres de son mari, lequel menace de tuer tout ce qui bouge : « Où il ête cette amante que ye le touille ? ». Vous l’aviez sans doute déjà remarqué : Feydeau a produit de véritables bombes fantasmagoriques. On ne parle que de sexe, on ne pense qu’à ça, mais pas de caresses. Que des coups de théâtre ! En l’occurence, dans la Puce à l’oreille, ce n’est pas « Tournez manège », mais le bordel à tous les étages. Les couples se défont, à l’image du délitement de la société décadente du Second Empire, que Feydeau se plaît tant à épingler. Sans pour autant « consommer » ! Pulsions incontrôlables et emballements en tout genre n’aboutissent qu’aux frustrations.

Feydeau choisit les meilleurs ingrédients à combustion : mensonges, malentendus, malchance, machinations (quatre m qui traduisent une vision de l’amour bien noire). Rendez-vous manqués et quiproquos précipitent les personnages dans des situations inextricables. Les portes claquent. Maris volages et femmes jalouses se côtoient, tenant l’élément perturbateur à distance respectueuse, jusqu’à l’imminence de l’explosion. Tout au long du spectacle, le public se demande comment tous vont bien pouvoir s’en tirer. Et, accessoirement, si les hommes parviendront à être… à la hauteur.

Dans les pièces de Feydeau, ça s’agite beaucoup sans que cela ne porte à conséquence. Rien de plus jubilatoire, donc, quand on est tout disposé à rire de ces gesticulations. C’est « orgassismique » ! Reste au metteur en scène de maintenir la cadence. Les acteurs ont aussi un grand rôle à jouer dans cet exercice de style. Il n’est pas donné à tout le monde de servir la complexité de la construction dramatique, la rythmique de l’écriture. Ici, ces défis sont relevés.

Comme beaucoup, Paul Golub commence par se justifier de monter cet auteur aux relents bourgeois. Pourtant, depuis une dizaine d’années, de nombreuses pièces de ce dernier ont été montées dans le théâtre subventionné, ce qui prouve qu’il y a matière artistique à exploiter. Tous les plus grands s’y sont un jour confrontés : le très élégant Lavaudant a mis en scène un mémorable Fil à la patte à L’Odéon en 2002 ; le très austère Alain Françon a donné, pour sa part, un Hôtel du libre-échange efficace la saison passée au Théâtre national de la Colline ; le très branché Stanislas Nordey a proposé, lui, dans la même salle une intéressante Puce à l’oreille en 2004. Mais c’est certainement Jean-Michel Rabeux qui a le plus dépoussiéré Feydeau avec Feu l’amour (la même année à la M.C.93) en puisant parmi ses pièces les plus extrêmes, celles où le comique peine à cacher la haine et la violence sous-jacentes, créant un univers plastique entêtant, aux confins du fantastique, exploitant au mieux la cruauté ineffable de ses personnages. Extra-ordinaire proposition dans les deux sens du terme.

© Christophe Raynaud de Lage 

De son côté, Paul Golub ne fait pas dans la monstruosité. Il se contente de faire dans la caricature. Il choisit le parti pris de la farce. Donc, d’en ajouter à ce qui est déjà énorme à la base. Ici, pas de tentative de poétisation du grotesque, ni de logique du non-sens poussée à bout. Paul Golub joue le jeu du boulevard, mais pas de façon vulgaire comme souvent au théâtre privé, où des cabotins donnent dans la surenchère. Les personnages assument pleinement la roublardise et la lubricité qui les caractérisent.

Malgré les risques, le metteur en scène ne tombe cependant jamais dans la gaudriole. Enfant à New York, son caractère et sa manière de voir le monde ont d’abord été formés (ou déformés) par les films de Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy. Dans ce spectacle, avec des personnages tout droit sortis d’un dessin animé de Tex Avery, pantins manipulés à vue, clown au nez blanc, il met l’accent sur un jeu d’acteur très physique. C’est généreux et plein d’allant. Les comédiens finissent exténués. « Le mouvement est la condition essentielle du théâtre », estimait Feydeau, qui est le seul à avoir su truffer ses pièces de telles courses-poursuites. L’intéressant travail dramaturgique a permis de démonter les rouages si bien huilés de ces ressorts comiques. Le décor astucieux est monté et démonté sous nos yeux en deux temps « top chrono ». Travail d’équipe orchestré de main de maître.

Le metteur en scène ne tire pas seulement parti du comique de situation. Il convoque Groucho Marx mais aussi Jacques Lacan : « La pièce, comme toute vraie et grande comédie, interroge un nombre de sujets graves et potentiellement tragiques. Ici, il est question avant tout du désir, décliné succinctement par une panoplie de comportements ou de situations sexuelles, allant de la panne du personnage principal, Victor-Emmanuel Chandebise, au sadisme jouissif de Ferraillon », explique-t-il. Impuissance, hystérie, perversité. La mécanique extérieure des évènements répond en effet à une mécanique intérieure intime.

Transposée dans une France contemporaine, l’action est située quelque part du côté de Neuilly, histoire d’inscrire la pièce dans le réel, de nous rappeler l’existence de notre inconscient parfois responsable de passages à l’acte différés malgré le désir. Histoire aussi de pointer le leurre qui caractérise le couple moderne, apparemment repu et décomplexé, en fin de compte souvent insatisfait et empêché. La comédie apporte son pouvoir de libération sur les défaillances du couple, mais ces orientations privent parfois le spectateur du rire immédiat. À juste titre.

Derrière la comédie endiablée peut effectivement poindre un soupçon de tragédie. Surtout quand on connaît le destin de Feydeau, qui finit par contracter une syphilis nerveuse provoquant chez lui des troubles psychiques graves. En fait, il connaît bien son sujet, Feydeau. Il s’amuse des hypocrisies de ses contemporains, qu’il expose avec une implacable férocité en s’inspirant de ses propres déboires conjugaux. Précurseur du théâtre de l’absurde, il lance aussi un cri d’angoisse presque insoutenable, parvenant à traduire avec génie son infernale vision des relations humaines. Dérèglements du langage, lapsus et méprises, dérapages, quiproquos et actes manqués expriment remarquablement l’impuissance, l’absence de maîtrise de soi, ce brin de folie (au propre et au figuré) qui peut autant nous faire rire que nous terrifier. 

Léna Martinelli


La Puce à l’oreille, de Georges Feydeau

Compagnie du Volcan-Bleu • place de l’Abbé-Rousseau • 87270 Chaptelat

www.volcanbleu.com

Mise en scène : Paul Golub

Avec : David Ayala, Émeline Bayart, Philippe Berodot, Brigitte Boucher, Sébastien Bravard, Jean-Yves Duparc, Martial Jacques, Marc Jeancourt, Brontis Jodorowsky, Valérie Moinet, Stéphanie Pasquet, Carolina Pecheny-Durozier, Rainer Sievert, Stanislas de la Tousche

Scénographie : Denis Tisseraud

Lumières : Arnaud Jung

Costumes : Sylvie Martin-Hyszka

Son : Peter Chase

Maquillages, coiffures : Arno Ventura

Réalisation des décors et des costumes : Atelier du Théâtre de l’Union

Athénée Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet • 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

www.athenee-theatre.com

Du 15 janvier au 7 février 2009, jeudi, vendredi et samedi à 20 heures ; mardi à 19 heures ; représentation supplémentaire samedi 7 février 2009 à 15 heures

Durée : 2 h 35

De 6,50 € à 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

OLIVIER 08/02/2009 21:06

Il est un peu tard pour apporter une impression sur ce spectacle.Spectacle jubilatoire. Il faut, pour Feydeau, une mise en scène et une interprétation géométrique. C'était le cas. Bon, certains se prenaient un peu trop au jeu et en faisaient des tonnes. Mais quand on compare ce spectacle à la mise en scène molle et inutilement compliquée du Vieux Colombier :" le voyage de M. Perrichon " avec pourtant une interprétation hors pair comme trés souvent à la Comédie Française.Il est vrai que je préfère Feydeau plus véritablement déraisonnable dans une construction pourtant trés logique que Labiche qui tire plus vers le théatre de Boulevard.

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