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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le rêve impossible d’Orphée
Pouvoirs de la poésie et de la musique, mystères de la mort et de l’amour – la descente d’Orphée aux enfers a donné lieu à de nombreux chefs-d’œuvre, des « Métamorphoses » d’Ovide au célèbre film de Jean Cocteau. C’est donc à forte partie que s’attaquait Olivier Brunhes avec « Rêve d’A », dont la création avait lieu au Théâtre Berthelot de Montreuil. Cette nouvelle lecture, pleine de bruits et de fureur, de ce mythe fondateur, doit sa réussite à une excellente mise en scène et à une interprétation d’excellente qualité.
Il n’est pas vain, pour commencer, de faire un bref rappel du mythe original, pour comprendre un réel malaise que j’ai éprouvé au début de la pièce : Orphée, fils de Calliope (muse de l’éloquence et de la poésie épique) et d’un roi de Thrace (ou d’Apollon selon une autre version), avait le pouvoir d’émouvoir les animaux et les pierres par son chant. Ainsi, il participa à l’expédition des Argonautes et parvint grâce à sa lyre à sauver ses compagnons de la séduction des sirènes. Il est, enfin, le fondateur, selon la tradition, d’une religion réputée pour l’obscurité de ses mystères. Alors, passé le beau préambule, avec une voix off profonde déclamant l’argument du « Poème pulvérisé » de René Char, lorsque Orf (Orphée donc), plus hystérique qu’énergique, s’est roulé sur le sol du Kissipic Bar et s’est mis à « se la jouer » avec ses potes musicos, oui, je dois l’avouer, j’ai eu quelques sueurs froides, car la stature, la puissance du personnage – et sa crédibilité – s’en trouvaient à mes yeux quelque peu malmenées. Mais passée la scène où Eur (Eurydice) se tue à la suite d’une tentative de viol, la pièce prend réellement toute sa dimension – je serais presque tenté d’écrire son départ véritable.
L’au-delà dans lequel Orf se retrouve plongé n’est pas un univers autre. Cet au-delà n’est que la vérité de notre propre monde, le miroir fidèle et monstrueux de notre folie, de nos vices et de nos désespoirs. Charon est un vieillard avide, qui exige pour tribut du passage l’intégralité de ce que la personne possède, argent, possessions matérielles, idées, convictions. Des démons féminins, sortis tout droit du quartier rouge d’Amsterdam, se moquent de la nudité d’Orf et raillent son attachement à la chair et au plaisir incarnés. Un vieillard lui exhale ensuite sa nostalgie désespérée du sexe. Enfin, un dealeur tente de le faire sombrer dans ses extases artificielles.
© Jean-Marie Legros
Grâce à une gestion parfaite des lumières et à un ingénieux système d’armoires télescopiques évidées, les scènes s’enchaînent les unes aux autres en laissant une grande place à l’imagination, comme les successions de visions absurdes et chaotiques des songes. Le spectateur se retrouve comme happé par la folie de la scène, se retrouve projeté dans cet enfer qui se déploie sous ses yeux. Deux musiciens (un batteur et un guitariste), soutenus par une bande sonore, font plus que ponctuer et illustrer l’action : ils en sont des acteurs à part entière (un guitariste, sous le nom d’Appol, figure même au nombre des personnages).
Oui, cet enfer est crédible, terriblement concret, de la manière effrayante dont peuvent l’être les cauchemars. Est-il utile de préciser que ce réel tour de force doit beaucoup à la prestation exceptionnelle des acteurs, en particulier du trio Philippe Dormoy (glaçant dans son rôle de Tcher), François Lalande (répugnant Charon) et Alain Dumas (un désopilant Hads, roi de l’invective) ? Le rôle principal, tenu par Sébastien Rajon, parvient à éveiller l’émotion, mais souffre peut-être de la passivité de son personnage, qui, subissant l’épreuve de la perte, errant dans les méandres de l’au-delà, paraît un peu pâle face aux puissantes figures qui lui sont opposées.
L’amour, qui le pousse à traverser les mondes infernaux pour retrouver Eur et qui lui permet de ne pas succomber aux tentations qui l’assaillent, n’a pas cette dimension héroïque et mystique qui faisait la substance du mythe originel. Ce n’est pas un amour qui, malgré la perte, est un amour vainqueur, triomphant de confiance en lui-même. C’est un amour vacillant, hésitant, indécis. Cette fêlure intime sera la raison de la perte définitive d’Eur. Là est peut-être, par-delà tous les relookings formels, la véritable modernité de cette lecture. L’Amour, l’Absolu – ce « A » mystérieux ? – ne sont-ils rien d’autre que songes, frêles fantasmes qui s’évaporent sous nos doigts ? Ce n’est pas la scène finale, pleine de tendresse et d’intimité, qui viendra apaiser nos interrogations inquiètes. ¶
Vincent Morch
Les Trois Coups
Rêve d’A, d’Olivier Brunhes
Compagnie L’Art éclair • 8, rue des Meuniers • 93100 Montreuil
01 42 87 96 60
Mise en scène : Olivier Brunhes
Assistanat à la mise en scène : Alice Varenne
Avec : Sébastien Rajon, Philippe Dormoy, François Lalande, Alain Dumas, Kim Koolenn, Véronic Joly, Stéphanie Lanier
Lumières : Bastien Courthieu
Musique originale : Gilles Normand
Musiciens : David Élouet, Andréa Compagnolo
Chorégraphie : Tom Yang
Théâtre Berthelot • 6, rue Marcellin-Berthelot • 93100 Montreuil
Réservations : 01 42 87 96 60
Du 27 janvier au 14 février 2009, du lundi au samedi à 20 heures, relâche le dimanche
Durée : 1 h 30
15 € | 8 €
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