Divinement vôtre
Dans la petite salle du Théâtre de l’Opprimé, on est loin d’imaginer ce qui nous attend. Avant le commencement du spectacle, on les avait pourtant bien remarqués tous ces objets disparates attendant sur la scène. Impossibilité totale cependant de se douter de ce qu’ils nous réservent. « La Première Fois que la nuit est tombée » est l’opus 2 d’une série de trois pièces, « Trois utopies pour un désastre ». François Chaffin y aborde le thème du divin en apprenti sorcier, pour notre plus grand plaisir.
Oui, raconter logiquement cette pièce est possible. Cela serait plus confortable, plus urbain. Mais sommes-nous là pour nous ménager les uns les autres ? J’ose le non. De toute façon, le oui serait ici réducteur. Éluder l’irrationalité des visions riches, musicales et éclatées de cette pièce friserait le péché ! Offrons-nous donc une chance d’y goûter à la Chaffin, à travers une constellation de visions prises au hasard dans le spectacle.
Vision première : sous un voile de lumière néon, un homme est contorsionné, savamment incrusté dans une cabine téléphonique trop petite pour son corps. Flingue à la main, il laisse un message à Dieu. Vision deuxième : Dieu est sur répondeur et vous prie de bien vouloir patienter. Trois : d’étranges anges aux ailes d’acier passent l’éternité à combler leur attente du créateur. Attendre, c’est trop long : certains démissionnent. Ambiance distillée : murmures dans la nuit, fumée. Vision quatrième : de paroxystiques personnages postillonnent leurs mots, dictant d’infinis slogans sur l’au-delà. Ça hurle, ça chuchote. Visions cinq et six : un homme debout, pardessus ensanglanté, l’air grave. Le même, plus tard, ailleurs, à demi-nu, se vautre dans une baignoire de lumière. Perpétuellement : questions, métamorphoses, obsessions, fantasmes. Septième vision : en pleine béatitude, deux séraphins rament avec des pagaies lumineuses. Souvent : frétillements agités. Vision huit : ça n’a pas de sexe ou ça le découvre. Neuf : pour parler à un opérateur divin, tapez 4. Une dernière : cette fille, là, dans un coin, dont on ne comprend pas ce qu’elle trafique, dérangeante, parcourue de petits cris.
© Ernesto Timor
Il faut le voir pour le croire, c’est tout. Car la scénographie est intelligente. L’espace se transforme avec virtuosité sous nos yeux, créant à chaque nouveau tableau une surprise visuelle efficace. De la magie, avec presque rien. Ajoutez à ça un travail de lumière et une architecture sonore et musicale remarquables. Voilà, vous y êtes, entre science-fiction et rêve absurde.
Quant aux multiples personnages, outrés, ils dérangent le convenu, tant par leurs trouvailles vestimentaires – fantastiques possibilités de modifications de visages offertes par un simple élastique – que par leur façon d’explorer les extrêmes de leur rôle jusqu’aux confins de l’insoupçonnable. Virginie Peres en devient même inquiétante lorsqu’elle incarne si puissamment la folie. Thierry Barthe et Serge Barbagallo risquent tout, jusqu’au bout. Céline Liger, elle, la joue raffinée et serpentine tandis que Violaine de Carné donne la sensation de muter en continu.
Cette foison d’images et de mots entrelacés les uns aux autres crée un tableau hybride en perpétuelle transformation. Le spectacle est compact, sans interstice. Un bloc, qu’on reçoit en pleine face. Résolument contemporain, résolument populaire, résolument contre l’élitisme, François Chaffin est un dandy résistant. Il arbore une belle jouissance à frôler l’incorrection, sourire aux lèvres. Il aime à déjouer l’impératif, énerver la structure, être en butte avec les contraintes. Traits d’humour parfois légèrement douteux, mais plaisir des mots et du détournement du réel, goût de la bousculade qui titille les limites de la grammaire : une plume farfadette, malicieuse. Exprès.
Si certaines sensibilités délicates peuvent se sentir malmenées par cet univers tranché, on ne peut cependant que s’incliner devant la fougue, le plaisir, la générosité et la cohésion de cette fine équipe. Amen. ¶
Laurie Thinot
Les Trois Coups
La Première Fois que la nuit est tombée, de François Chaffin
Publié aux éditions Le Bruit des autres
Compagnie le Théâtre du Menteur • Théâtre de Bligny • centre médical de Bligny • 91640 Briis-sous-Forges
01 69 26 10 39 | télécopie : 01 64 90 51 06
Auteur en scène : François Chaffin
Dramaturgie, recherches textuelles : Jean-François Patricola
Assistante à la mise en scène : Isabelle Picard et Aurélie Chesné
Avec : Serge Barbagallo, Thierry Barthe, Céline Liger, Violaine de Carné, Virginie Peres
Fabrication, transformation, accessoires : Jean-Yves Perruchon
Costumes, accoutrements, textiles : Bruno Jouvet
Vidéo : Murielle Félix
Création lumière, régies en scène : Isabelle Picard et François Chaffin
Création sonore et régie façade : Groupe Appât 203, Olivier Métayer et Nicolas Verger
Architecture sonore et instrumentation : Bernard Garabédian
Photographie, graphisme et web : Ernesto Timor
Écrit en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, la Première Fois que la nuit est tombée bénéficie de l’aide à la production de la direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France, du conseil général de l’Essonne, du soutien de l’ADAMI et de l’association Beaumarchais-SACD et d’Artel 91
Avec le soutien du Bateau-Feu, scène nationale de Dunkerque, du Théâtre de la Tête-Noire de Saran, du centre culturel Boris-Vian des Ulis, du Théâtre du Cloître de Bellac, de la Fabrique de Guéret, du service culturel des villes de La Norville et de Marcoussis, de la MJC de Chilly-Mazarin. Création : octobre 2007
Théâtre de l’Opprimé • 78, rue du Charolais • 75012 Paris
Réservations : 01 43 40 44 44
Samedi 17 janvier 2009 à 16 h 30, dimanche 18 janvier 2009 à 19 h 30, mercredi 21 janvier 2009 à 20 h 30, jeudi 22 janvier 2009 à 15 heures et samedi 24 janvier 2009 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
6 € | 10 € | 12 € | 16 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, « Rue 89 », blog “Balagan”
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