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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 23:11

Théâtre en fête


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Cela fait des années qu’Henri Lazarini revisite le patrimoine théâtral européen, avec une préférence affirmée pour les classiques, de Corneille à Hugo, de Beaumarchais à Goethe. Frédérique Lazarini (la fille du premier) est actrice et elle aussi metteuse en scène. Ils signent à deux cette adaptation de « la Célestine », une pièce de la fin du xve siècle, véritable monument de la littérature espagnole, soutenus par une distribution inattendue qui donne véritablement son sens au projet.

La Célestine, née en 1499 sous le plume de Fernando de Rojas, fut un roman avant de devenir une tragi-comédie. L’œuvre connaîtra de nombreuses versions, et ce personnage hantera la littérature européenne jusqu’à l’époque baroque. De ce texte foisonnant, Henri Lazarini a tiré un spectacle d’une heure trente, très « grand public », en réduisant l’intrigue à ses éléments essentiels. Calixte, amoureux fou de Mélibée, fait appel, par l’intermédiaire de son valet Semporio, à une mère maquerelle, la Célestine, pour parvenir à ses fins. Les ruses et les manipulations de la Célestine (l’éternel combat du vice contre la vertu !) constituent l’essentiel des péripéties, avant le rendez-vous nocturne dans le jardin de Mélibée. Le texte est fascinant en ce qu’il contient en germe tout un pan de la littérature européenne. Il permet en particulier de mesurer l’influence de ce théâtre espagnol sur le théâtre français, de Molière (on pense à l’entremetteuse de l’École des femmes) aux romantiques.

Tout l’intérêt de l’œuvre réside dans la peinture des caractères. Cette femme, la Célestine, est « une femme telle que les vices des hommes l’ont faite ». Corruptrice de jeunes filles, son expérience lui permet de contourner tous les obstacles et d’amadouer les plus revêches. C’est une figure inquiétante et satanique à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle recourt à des sortilèges pour envoûter Mélibée et la convaincre de rencontrer Calixte. Ensuite parce qu’elle met à nu les mobiles les moins avouables du comportement humain, à commencer par la cupidité.

On soulignera d’abord la beauté de ce spectacle, qui est avant tout un plaisir pour les yeux. À cet égard, on ne peut que saluer le travail de la costumière, Patricia Leroy-Lacassagne, pour la magnificence de ses créations. L’apparition des personnages au début de la pièce, semblant surgir du passé dans l’espace vide du plateau, montre bien aussi cette magie intemporelle du théâtre à laquelle les Lazarini sont attachés. Pour servir cette pièce qui a traversé tant de siècles, ils ont fait le choix d’une scénographie très dépouillée, réussie sur le plan esthétique. Mince estrade venant rompre la monotonie du plateau nu, rai de lumière au sol figurant le mur du jardin de la jeune héroïne, jeu d’ombres en fond de scène signalant les changements de lieux… Tout est fait avec une économie de moyens du meilleur goût.

En outre, des comédiens à la forte personnalité se partagent le plateau. Le choix de Biyouna, chanteuse et actrice algérienne de renom, pour interpréter le rôle-titre, est une forme d’hommage à cette Espagne d’avant l’Inquisition, à cet âge d’or de l’Andalousie qui voyait cohabiter pacifiquement islam et catholicisme. L’aspect « multiculturel » de la distribution est accentué par la présence de Luis Rego (qu’on ne présente plus) dans le rôle du valet Semporio, et par celle de Rona Hartner, artiste polyvalente venue de l’Est. Mélange d’origines et aussi mélange de générations : la jeune comédienne Myriam Bella est une très touchante Mélibée. Quant à Tristan Lhomel, un jeune premier au physique avantageux, son jeu pour l’instant un peu outrancier mûrira.

Si le spectacle emporte l’adhésion, c’est avant tout par la force comique du texte, bien servie par les acteurs. Biyouna ponctue souvent de façon amusante ses répliques de jurons ou d’exclamations en arabe. (Un peu trop souvent, en fait, au risque de créer une frustration chez ceux qui ne les comprennent pas !) Quant au jeu monocorde et distancié de Luis Rego qui interprète le rôle du valet félon, il n’appartient qu’à lui. Sa voix éraillée lorsqu’il dit : « Je pense, monsieur, qu’il est très grave d’être amoureux d’une seule femme », ou encore : « La vie lui pèse ? Qu’il s’en débarrasse » vaut le détour.

On pourra bien sûr estimer que la mise en scène manque d’originalité (on joue un peu systématiquement au centre du plateau face au public). Ou trouver les passages chorégraphiés ou musicaux un peu « plaqués ». Mais malgré ce côté simpliste, le charme opère. (On signalera pour finir qu’une autre adaptation de la Célestine est présentée en ce moment au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes, dans une mise en scène de Christian Esnay, avec les comédiens de l’École régionale d’acteurs de Cannes.) 

Fabrice Chêne


La Célestine, de Fernando de Rojas

Adaptation : Henri Lazarini

Mise en scène : Frédérique et Henri Lazarini

Avec : Biyouna, Luis Rego, Rona Hartner, Myriam Bella, Céline Caussimon, Éloïse Labro, Gaspard Legendre, Didier Lesour, Tristan Lhomel

Scénographie et lumières : Xavier Lazarini

Son : Isabelle Surel

Costumes : Patricia Leroy-Lacassagne

Accessoires : Clément Seurat

Vingtième Théâtre • 7, rue des Plâtrières • 75020 Paris

Réservations : 01 43 66 01 13

Métro : Ménilmontant

Du 14 janvier au 1er mars, du mercredi au samedi à 19 h 30 ; dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 30

22 € | 12 €

Représentations les 13 et 14 mars 2009 à 21 heures

au Théâtre des Trois-Vallées, avenue du 8 Mai-1945 • 91120 Palaiseau

Renseignements et réservations : 01 60 14 29 32

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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