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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 22:35

Au pays de l’argent roi

 

« Le Joueur » est le deuxième opéra de Serge Prokofiev, inspiré par le roman de Fiodor Dostoïevski composé en Russie en 1916, revu à Paris en 1928. Il est considéré comme le premier opéra contemporain dans le sens esthétique, harmonique et scénique du terme, conçu au vingtième siècle.

 

L’action se déroule en Allemagne, dans une ville d’eau imaginaire qui s’appelle Roulettenburg, où l’on trouve un petit monde de personnages obsédés par la roulette, le gain facile et rapide. Parmi eux, le général, un russe presque ruiné qui spécule sur la mort à venir de sa grand-tante pour se refaire. La dite tante, Baboulenka, personnage haut en couleur, autoritaire et sarcastique, venue remettre de l’ordre dans sa famille et glissant elle aussi dans la passion du jeu, finira dans la déchéance, perdant tout ce qu’elle possède. S’y greffe une histoire d’amour tourmentée, compliquée, passionnée, entre Alexeï, jeune aristocrate désargenté et Polina. Celle-ci, la jeune belle-fille du général, est une jeune femme entourée d’hommes qui ne pensent qu’à obtenir ses faveurs à prix d’or avant de la laisser froidement tomber. Chaque personnage tient l’autre, et l’amour, le prestige, l’honneur sont broyés au moulin de l’intérêt.


L’action a été transposée de nos jours comme nous le font immédiatement comprendre les costumes, d’ailleurs particulièrement réussis. Pour une fois, cela ne m’a pas gênée, preuve sans doute que l’histoire est intemporelle.


Je ne connaissais pas cette œuvre et j’ai été un peu décontenancée par la musique : de brefs motifs se succèdent rapidement sans tonalité définie. On est loin des musiques de Verdi, mon compositeur préféré. Ici, pas de grands airs qu’on retient facilement dans l’oreille. Dans cet opéra, c’est l’orchestre qui prend le pas sur les chanteurs. À cet égard, Kazushi Ono obtient de ses musiciens des envolées sauvages, des syncopes surprenantes, rythmées par des cuivres tonitruants et des percussions flamboyantes.


Il faut bien ça pour soutenir le parlando auquel sont astreints les solistes la plupart du temps, leur partition ne comprenant pas de ligne mélodique perceptible. Véritable tour de force auquel se livrent les interprètes, notamment l’athlétique et infatigable ténor Misha Didyk dans le rôle interminable d’Alexis ! J’ai également apprécié la pétulante intervention de Marianna Tarasova en Baboulenka possédée par le démon du jeu au point de perdre en un soir toute sa fortune, et le timbre au grave prenant de Kristine Opolais dans le rôle de Polina. Sublime tableau final, où le jeune Alexeï ruine le casino à force de chance insolente à la roulette et où la musique de Prokofiev s’envole en un scherzo implacable.


Dans la première partie avant l’entracte, si on ne s’ennuie pas vraiment, on n’éprouve aucune frustration particulière à quitter de temps à autre le spectacle des yeux pour lire le surtitrage, le retour du regard vers la scène ne donnant jamais l’impression d’avoir subitement manqué quelque chose. Après l’entracte, la scène s’anime enfin grâce essentiellement au général, qui finit dans un total délire. On entre ensuite dans la spirale infernale du jeu proprement dit. Le casino, avec un nombre impressionnant de figurants, offre une scène à des échanges encore plus brefs, aux exclamations d’une multitude de personnages qui ne sont plus que les ombres d’un théâtre tragique. C’est vivant, enjoué : là, je suis enfin prise dans l’action. Le duo final entre Alexis et Pauline, fiévreux et glacial, crée, il était temps, l’émotion.


Le monumental décor, quant à lui, est astucieux. De grands panneaux vitrés laissent apercevoir des scènes dans d’autres pièces de l’hôtel, courtes pantomimes muettes venant éventuellement clarifier le propos de l’action principale : préparation d’un mariage, rupture entre Polina et le marquis, ballet des serviteurs. Ils coulissent au gré des différents lieux où se situe l’action.


Quoi qu’il en soit, dans cette histoire où chacun cherche à duper l’autre en l’humiliant publiquement, il ne m’a pas été facile de m’identifier à de telles marionnettes malfaisantes, que domine seulement l’amour de l’argent. Mais la mise en scène, sensible, parvient derrière le cynisme et la grossièreté de chacun, à révéler la blessure secrète qui transforme ces monstres en créatures pitoyables. Le travail d’une rare précision sur le geste et la mimique transforment cet opéra réputé difficile en polar psychologique d’une remarquable actualité, à une époque comme la nôtre où l’argent n’en finit pas de faire trembler les boursicoteurs de tous ordres. 


Nicole Bourbon

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Joueur, de Prokofiev, d’après Dostoiewski

Par l’Opéra de Lyon

www.opera-lyon.com

Direction : Kazushi Ono

Metteur en scène : Grzegorz Jarzyna

Interprètes :

Misha Didyk : Alexeï

Kristine Opolais : Pauline

Alexander Telinga : le général

Marianna Tarasova : Grand-mère

Maria Gortsevskaja : Blanche

Eberhard Francesco Lorenz : le marquis

Andrew Schrœder : Astley

Avec l’orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon

Collaboration à la mise en scène : Sandrine Lanno

Décors et costumes : Magdalena Maria Maciejewska

Lumières : Jacqueline Sobiszewski

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

Réservations : 0826 305 325

Durée : 2 h 30, avec entracte

25 janvier à 16 heures, 27 et 29 janvier 2009 à 20 heures, 1er février à 16 heures, 3 et 5 février à 20 heures

De 5 € à 88 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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