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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 18:58

Sa Boursouflure Langhoff Ier


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Quand on ne sait plus trop quoi monter, il reste toujours « Hamlet », s’est dit Mathias Langhoff, qui se fait vieux et doit rebondir. Dure loi du ring ! Naguère, ses coups d’éclat nous forçaient à mieux voir des scènes que la routine avaient usées jusqu’à la trame. Il n’y avait ni Donnelan, ni Py, ni Collin, ni Marthaler, ni Gotscheff (et quelques bonnes dizaines d’autres) pour le faire. Mais là, franchement, les « audaces » de l’enfant terrible du théâtre allemand… ! En fait d’enfant terrible, c’est plutôt un enfant gâté, qu’on voit ici torcher à la six-quatre-deux sa fausse bonne idée : « Un Hamlet-cabaret », fatras complaisant de clichés et de chansons à peine répétées, prétendument exprès, le tout cachant mal un vide abyssal. « Au secours, je n’ai plus rien à dire ! » : tel semble être le sous-texte de cette fumisterie.

Tout ici atteint des sommets d’impunité snobinarde, d’avant-garde à deux ronds et de suprême ridicule. À commencer par le programme qui présente Un Hamlet-cabaret comme un texte de… Mathias Langhoff ! (« d’après Shakespeare », oh ! vraiment ?!), traduit, tenez-vous bien, en français par un certain Jörn Cambreleng d’après le texte allemand (sic !) de Heiner Müller et Mathias Langhoff. But de l’opération : tâcher de nous faire gober qu’il s’agirait d’un montage, autrement dit d’une « nouvelle » pièce. Or, à trois scènes près je le jure, c’est le texte au mot près du grand Will, juste affreusement mal traduit et alourdi de chansons qui se veulent parodiques. Mais on apprend d’abord à servir la soupe avant de cracher dedans ! Je parle des chansons. Pour le reste, je vous passe les pseudo-profondeurs de la profession de foi, où, en toute modestie, Langhoff se prend successivement pour Shakespeare, Hölderlin et Léonard de Vinci. À ce stade-là, l’hypertrophie de l’ego ne s’opère plus. Elle est incurable.

On entre dans la salle au son d’un texte répétitif : les noms des personnages dits en anglais pour faire moderne. Là, deux solutions : s’asseoir dans la salle ou sur scène. Des tables rondes et des chaises, en effet, vous y invitent. Elles sont rapidement prises d’assaut par les hordes de garnements ravis de l’aubaine. Comme d’habitude, très bon décor de Langhoff (que n’est-il resté scénographe !) avec, à gauche, une coquille Saint-Jacques géante farcie de musiciens, dont un pianiste. Au fond, un panneau à claires-voies, elles aussi géantes, où seront projetées des œuvres surréalistes (Bosch, Kubin…) ou narquoises (une vieille publicité pour du savon, des films d’actualité…). À droite, enfin, un petit théâtre enchâssé dans des rochers de carton-pâte (Elseneur), où bâille l’obligatoire « poubelle de l’histoire » de Vaclav Havel pillé par Heiner Müller, autre grand pécheur, par opportunisme, devant la postérité.

« Un Hamlet-cabaret » | © V. Arbelet 

Les comédiens passeront d’un lieu à l’autre en marchant sur les tables au milieu du « public-acteur », sans toujours parvenir à se faire entendre du « public-public », moi par exemple, assis dans la salle. Exceptions : Ophélie, « Horatia » (le rôle est tenu par une femme), le spectre, Polonius et Hamlet, qui, lui, articule son texte comme pour une dictée. Enfreignons ici la loi édictée par Sa Boursouflure. Langhoff a en effet expressément défendu qu’on écrive où que ce soit « qui joue quoi » au motif (qui ne trompe personne) que « la création théâtrale est un travail d’équipe, que tout le monde a donc droit à la même considération, patati, patata… ». En fait, ce que veut surtout Langhoff, c’est qu’on ne retienne qu’un nom : le sien ! Donc, remercions, au moins pour leur stoïcisme : Agnès Dewitte (Horatia), Ophélie (Patricia Pottier), François Chattot (Hamlet), Jean-Marc Stehlé (le spectre, l’acteur, le fossoyeur, excellent dans les trois rôles) et Jean-Claude Jay (tordant parce que imperturbable au milieu de cette pagaille, en Polonius). On entend un peu moins bien Emmanuelle Wion (Gertrude), coincée dans le petit théâtre qui étouffe et cache la moitié de ce qu’on y fait. Par contre, on n’entend presque rien de ce que dit le peut-être bon Anatole Koama (le roi), dont on comprend un mot sur trois. Du Peter Brook sans le boulot derrière.

On a renoncé depuis le départ à trouver la moindre logique, même tirée par les cheveux, à cette distribution très inégale. Costumes, actions se succèdent eux aussi à la va-comme-je-te-pousse, louchant un coup sur le Magic Circus, un coup sur le non-regretté Heiner Müller. Le problème, c’est qu’aujourd’hui les deux datent. Et aussi, qu’il manque un bon mois de travail à toutes ces improvisations. Le spectacle se traîne comme une fin de banquet arrosée. « Allez, le petit Hamlet, il va bien nous dire un poème ! » Même le grand François Chattot (Hamlet) n’y arrive pas. Des trous d’air terribles !

Les meilleurs moments : le théâtre dans le théâtre, où Hamlet tend un piège au roi, la scène dans le cimetière et quelques bricoles, dont la pantomime du début. Le reste est interminable, on compte les minutes et Dieu sait, je veux dire Langhoff, s’il y en a dans cette longue pièce. Dans laquelle, finalement, il aura peu coupé. Ce qui finalement est une ânerie. Quatre heures et demie de ronron verbeux (la traduction de la traduction d’une adaptation, vous imaginez ?!) entrecoupé de pastiches chantés sans micro ni voix. Une Bérézina. Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre de vouloir, en plus, faire chanter ces pauvres acteurs ?! Ils sont pathétiques.

L’orchestre a beau « se déchaîner », il reste un bon vieil orchestre de jazz, désolé de faire tant de bruit. Un peu comme le cheval gris, un vrai, qu’on amène sur scène, qui vous regarde de ses bons yeux effarés. On le retrouve au milieu de l’orchestre avec un bibi sur la tête pour faire détendu. Sûrement un cheval de cirque habitué à tout. Un vrai frère. Je suis sûr qu’il aimait le théâtre avant de se retrouver là. 

Olivier Pansieri


Un Hamlet-cabaret, de Mathias Langhoff

Théâtre Dijon Bourgogne

www.tdb-cdn.com

Mise en scène et décor : Mathias Langhoff

D’après : William Shakespeare (c’est qui ?)

Texte allemand : Heiner Müller et Mathias Langhoff

Traduction française : Jörn Cambreleng

Avec : Marc Barnaud, François Chattot, Agnès Dewitte, Gilles Geenen, Jean-Claude Jay, Anatole Koama, Philippe Marteau, Patricia Pottier, Jean-Marc Stehlé, Emmanuelle Wion, Delphine Zingg, Osvaldo Caló

Musiciens : Osvaldo Caló (piano), Antoine Delavaud (percussions), Jean-Christophe Marcq (violoncelle), Lætitia Girier (basson)

Assistants à la mise en scène : Hélène Bensoussan, Alexandre Plank

Régie lumières : Félix Jobard

Régie générale : Jean-Pierre Dos

Régie plateau : Patrick Bonchristiani

Accessoires : Arielle Chanty, Hervé Faisandaz, Claire Vaysse

Son : Antoine Richard

Costumes : Bruno Jouvet

Habilleuse : Florence Jeunet

Couturière : Violaine Lambert

Coproduction : Théâtre Dijon-Bourgogne C.D.N. | Odéon-Théâtre de l’Europe | Théâtre de Sartrouville-C.D.N. | Théâtre national de Strasbourg | espace Malraux-Chambéry

Avec la participation artistique du J.T.N.

Théâtre de Sartrouville • place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville

Réservations : 01 30 86 77 79

www.theatre-sartrouville.com

R.E.R. A3-5 Sartrouville + navette

Mercredi 21, jeudi 22, vendredi 23 janvier 2009, à 20 heures

Durée : 4 h 30 (avec entracte)

25 € | 9 €

Tournée :

• 30-31 janvier 2009 à Béziers

• 4-6 février 2009 à Bordeaux

• 10-22 février 2009 à Strasbourg

Le spectacle sera repris à Paris au Théâtre de l’Odéon du 5 novembre au 12 décembre 2009

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

maupertuis 04/12/2009 17:58


Bravo pour cette critique courageuse, loin du troupeau de moutons  hyptonisés par le soi-disant génie du metteur en scène et qui défendent bien mal la vacuité générale de la pièce : les
acteurs chantent faux ou sont inaudibles, la provocation est  gratuite et n'apporte rien à l'oeuvre originale, voire la défigure, les "effets de cirque"(cheval,...)  sont permanents pour
soutenir jusqu'au bout l'attention d'un spectateur vite lassé par tant d'incohérences. Mais bien sûr c'est le public qui est indigne du génie du metteur en scène et incapable et comprendre sa
lecture si subtile d'Hamlet....


Gabriel 25/11/2009 14:13


J'ai vu la pièce hier et combien je désapprouve ce que vous appelez une critique...
On comprend très bien Anatole Koama et dans sa bouche les mots prennent une menace, une clarté et une folie rare - qui rappelle par sa diction les films sur certains dictateurs africains. François
Chattot est hallucinant. La joie est constante. Et qu'est ce que vous appelez "dater"? Quelle importance? Sinon pour les victimes de la mode...
J'ai adoré ce spectable, son invention, ses échos, son jeu, son décalage, sa profondeur. Visiblement vous avez râté une grande joie.


Sriss' 03/03/2009 12:55

Eh bien, pour une critique, c'est une critique !Personnellement, j'ai aimé cette pièce. Un style parfois trop "clinquant" mais de nombreux éléments surprenants. L'idée du cabaret, je la trouve simplement géniale (même si le véritable show de "To be or not to be" était assez exaspérant, je l'avoue). Et le décor ! Splendide, tout simplement (quoi qu'il faudrait qu'on m'explique pour la pub des froamges danois ). Il ne m'a pas semblé que Langhoff se détachait complètement de l'oeuvre de Shakespeare. De nombreux éléments du théâtre élizabethain sont gardés, notamment dans la scénographie (les différents espaces de jeu, le théâtre dans le théâtre, la théâtralité exhibée...).Vous dites "Même le grand François Chattot (Hamlet) n’y arrive pas. Des trous d’air terribles !" C'est très juste. il n'y arrive pas. Hamlet est perdu dans cette mascarade de paillettes et avance dans la pièce hagard tel un somnabule."Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre de vouloir, en plus, faire chanter ces pauvres acteurs ?! Ils sont pathétiques." Eh bien. Qu'il y a-t-il de pathétique à chanter ? Est le fait de chanter qui vous dérange ou ce qu'ils chantent ? (parce qu'il est vrai que l'adaptation de "to be or not to be" en "singing in the rain" laisse à désirer, pourtant, les acteurs ne me paraissent pas pathétiques mais bien vivants, sincères, vrais.)Enfin, je ne vais pas contredire tout ce que vous dites (bien que l'envie ne me manque pas), chacun a sa propre opinion et je respecte la vôtre. Respectez celle des autres.Une élève de 1ere, en option théâtre lourde.

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