Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 17:11

Rumeur & Co, la fabrique d’utopie


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Les tréfonds choisyens sont pleins de surprise. Au détour des flaques, sous un ciel gris et vide, un panonceau sous une lumière blafarde indique : Usine H. H pour Hollander. Une ex-friche, avec son parking et son accès (presque) direct par le R.E.R. depuis Paris, qui abrite une niche pour esthètes. On y a longtemps tâté le cuir, aujourd’hui on y travaille le corps : « proposition de beauté », spécialité d’art vivant, « performance ». Patrice Bigel en dompteur de talent fait courir la Rumeur, la Rumeur qui chante, et danse, et colporte les (créations) nouvelles. Il paraîtrait qu’« À la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé… et le lendemain non plus ». Titre impossible, lieu introuvable… vous y êtes, c’est Rumeur & Co, la fabrique d’utopie.

« Mai-1968 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral », déclarait tout de go notre future tête d’État (tête d’État, va !) en 2007, un dimanche d’avril à Bercy. Et en écho à ces pensées profondes sur la repentance et la mémoire, un pense-bête laissé par Chaban-Delmas sur « la nouvelle société ». Quarante ans contenus dans les mots chantés de Léo Ferré, Vingt ans. Une intervention de De Gaulle. Puis Sarkozy, à nouveau. « À la veille de cette rencontre, aucun problème n’a été réglé… » Pas de deux, belles chorégraphies : des gestes qui en disent long, des danseurs délicieux. Léo, bis  : « Pour tout bagage on a vingt ans, pour tout bagage on a sa gueule ». Allégorie du Rêve au corps en sang versus l’Espoir peint en noir. Pugilat dans un tourbillon de plastiques blanc et vert. Le Rêve choit. Les plastiques volent. C’est beau.

« Mai-68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Les héritiers de Mai-68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. » Pendant ce temps, Léo chante : « Das Kapital prend son café au bar du coin / L’air effaré parmi la merde de la ville ». « Ils avaient proclamé […] qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règle, plus de norme, plus d’interdit. » Léo, imperturbable : « Une fille gonflée au devant comme une outre / Le regarde agacer le sucre au fond du pot / Et pense mais trop tard au prolétaire foutre / Qui la fait respectable et lui crève la peau ».

© Myriam Drosne 

Patrice Bigel, chef-monteur, et ses quinze comédiens danseurs nous livrent à coups de pied, de chant et de mime un délicieux collage des corps, un bouillonnement frénétique au rythme des discours télescopés, des chansons réécoutées. Une danse de jeunesse au petit goût amer. Mai-68, mai 2007. Que reste-t-il de leurs rêves, à eux, ces réalistes penseurs d’impossible ? En peu de mots mais avec rigueur et élégance, par quelques clins d’œil et des hommages chantés, discrets, la belle et jeune troupe fait bruire la Rumeur avec humeur, force et conviction. Fin de la première partie. « À la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé… », les plastiques découpés dans des sacs, reste de collage (ou « attention travaux ! »), reliquat, aussi, des délires consuméristes (d’une société sans rêve), volent une dernière fois et retombent. Pause. C’est beau. Politique, pas partisan. Le spectacle ménage son effet coup de théâtre à force de performance éphémère, de libération des corps. Boum. Boum-boum. À cœur battant, rien d’impossible.

« … et le lendemain non plus ». Suite. Petite explication qui ne dit pas son nom, mine de rien, l’air de tout : Stendhal, puis Pascal remâchés dans la bouche de nos talentueux jeunes gens. Puis une remarque de Michel Onfray sur les dérives de l’art contemporain, sur les faiseurs, boursicoteurs-créateurs, marchands de valeur. Et, en arrière-plan, des vidéos projetées, recomposées, faites des « évènements » de 1968, des images en boucle, des collages encore. Force de l’image. Et du son, remixé, lui aussi : chansons d’époque reprises, camouflées, réinterprétées. Toujours les sacs qui volent avec une indéfinissable grâce. Au-devant, deux télévisions, ironiques décodeurs, diffusent un surtitre à l’action, façon de présenter la représentation, de présenter au cube en somme. Et toujours ces chorégraphies au cordeau. De l’énergie, de la beauté, oui, de la beauté avant toute chose. Et ces mimes à mettre le haut en bas, à bas le haut, mettre le monde à l’envers, la tête en bas (rires), histoire de pointer les illusions de la « présentation » dans l’art contemporain et de rappeler que créer en artiste, c’est mettre à distance, ou « représenter ». Un détour par Duchamp – précurseur de la performance et promoteur du « ready-made » – donne sens à la démarche : recyclage et exposition forment le regard neuf. Or « c’est l’éducation du regardeur qui va faire la beauté… ça suppose de la culture… tout passe par le décodage… et vive les passeurs ! ». Revoir alors À la vieille de cette rencontre… avec cette méthode à l’usage des spectateurs.

Cerveaux mous de tous pays, réveillez-vous ! crie la Rumeur. Et d’ajouter : « Laissez-vous assagir, ne restera alors que le souvenir amer des années perdues ». Aucun problème n’aurait été réglé ? C’est à voir, mais ne cessons d’espérer que la Rumeur aura les moyens de continuer à courir, avec entrain, de transmettre sa joyeuse agitation, de former la jeunesse, de couper, de coller, de nous [faire] décoller, bref, de ne cesser d’habiter la création. Création, de poïen en grec, dit poésie. La poésie pour finir, donc, après tout : « Pour tout bagage on a sa gueule / Devant la glace quand on est seul / Qu’on ait été chouette ou tordu / Avec les ans tout est foutu / Alors on maquille le problème / On se dit qu’y a pas d’âge pour qui s’aime / Et en cherchant son cœur d’enfant / On dit qu’on a toujours vingt ans… ». 

Cédric Enjalbert


À la veille de cette rencontre aucun problème n’a été réglé… et le lendemain non plus, conception de Patrice Bigel

Compagnie La Rumeur

cie.la.rumeur@wanadoo.fr

www.compagnielarumeur.com

Mise en scène : Patrice Bigel

Avec : Adrien Djeraouane, Anna Perrin, Camille Chassagne, Clément Belhache, Dicson Mangobouet, Joseph Bourillon, Karl Francisco, Laura Barthoux Bourcel, Loren Christmann, Mara Bijeljac, Massimiliano Pasquesi, Matthieu Beaudin, Nathalie Poulet Guilbert, Sophie Chauvet, Teresa Lopez Cruz

Scénographie et lumières : Jean-Charles Clair

Son : Julie Martin

Images et multimédia : Valentin Bigel

Costumes : Myriam Drosne

Usine Hollander • 1, rue du Docteur-Roux • 94600 Choisy-le-Roi

Réservations : 01 46 82 19 63

Du 25 janvier au 8 février 2009

Représentations jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 30

12 € | 6 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher