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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 12:31

Un joli nœud de vipères


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Seul sur la scène du Théâtre 71, Nasser Djemaï nous offre un conte urbain sur le mode tragi-comique et relève le défi d’incarner une multitude de personnages tous plus vrais que nature. La belle simplicité du récit et la justesse de son interprétation font mouche, presque à tous les coups.

Un père de famille attend dans le corridor de la mort. Paradis ou enfer ? A priori ça devrait être bon, il s’est tenu à carreau toute sa vie : bon ouvrier, travailleur exemplaire, chef de famille attentif. Dans l’attente du jugement, il peut observer les vivants via une lucarne dans une malle. Les masques tombent et il assiste impuissant à l’effritement de sa famille. Sa fille adorée Shéhérazade se débat pour survivre face aux avances d’un prétendant trop obstiné et à la mainmise psychologique d’une mère plus qu’envahissante.

L’affiche du spectacle donne le ton. Une grenade verte brossée au pochoir adopte la terminaison d’une poire à parfum. Comme la promesse contenue que le pire se pare souvent des plus beaux atours. Ainsi, la belle Shéhérazade, au cœur de toutes les convoitises, devient la victime d’une intraitable machine à broyer. Seule contre tous, elle tangue entre les désirs et projections des autres sans jamais parvenir à s’en affranchir complètement. En sous-texte, c’est aussi de la condition des jeunes filles issues de l’immigration dont il est question. Comment forcer cette liberté quand on a appris à baisser la tête et à se taire ? Comment devenir une soliste d’opéra quand la pression familiale s’accorde à dire qu’apprentie bouchère, ça c’est du solide ?

La force du récit de Natacha Diet et de Nasser Djemaï réside en grande partie dans ses ruptures de ton. Oscillant en permanence entre touches d’humour burlesque et émotions fortes, le propos gagne finalement en légèreté. La narration linéaire est pour sa part largement alimentée par une étude aiguisée des caractères. Un régal pour le spectateur et pour l’interprète, qui joue tout avec une facilité déconcertante : de la vieille maman algérienne au jeune auteur dramatique dont les dents rayent le parquet. Toute l’humanité passe à la Moulinette, c’est drôle, c’est bien observé même si ça reste parfois un brin caricatural.

La beauté du procédé est que Nasser Djemaï se fait le porte-voix des interrogations d’une jeune femme qui cherche à s’émanciper. Sur le papier, c’est plutôt touchant. Dans les faits, une telle proposition contient ses limites. De tous ses personnages, celui qu’il maîtrise le moins est clairement celui de Shéhérazade. Son héroïne. Celle sans qui l’histoire n’existerait pas. La façon dont il pousse sa voix vers les aigus et dont il appuie la pose nous amène à prendre naturellement nos distances.

Côté mise en scène, le mot d’ordre semble être à l’économie de moyens. L’auteur maudit de la pièce regrette d’ailleurs le temps où il montait le Roi Lear avec deux chewing-gums et une cannette. Le temps où il palliait son manque de moyens avec des idées. Ici, toute la scénographie tient dans une malle polymorphe qui devient, tour à tour, une fenêtre sur le monde, un strapontin, ou même encore le divan bling-bling d’un couple de parvenus. L’aspect dépouillé du décor, qui aurait tendance à faire grincer au début, s’évanouit tout à fait par la suite. Et à force d’investissement corporel et d’inventivité, Nasser Djemaï cisèle l’invisible et nous emmène avec lui dans le plus violent des voyages. Un voyage au cœur des mythologies familiales. 

Ingrid Gasparini


Les vipères se parfument au jasmin, de Nasser Djemaï et Natacha Diet

Texte et interprétation : Nasser Djemaï

Dramaturgie et mise en scène : Natacha Diet

Création lumières et accessoires : David Gallaire

Création musicale : Alexandre Meyer

Création costumes : Magali Castellan

Répétiteur : José Redondo

Théâtre 71 • 3, place du 11-Novembre • 92240 Malakoff

Réservations : 01 55 48 91 00

billetterie@theatre71.com

www.theatre71.com

Du 20 janvier au 8 février 2009, les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, les mercredi et jeudi à 19 h 30, le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 40

De 9 € à 23 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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