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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 22:59

Où je m’incline


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Les mises en scènes minimalistes, les comédiens déclamatoires, la grandiloquence, les habits de scène noirs… j’en ai labouré au kilomètre des lignes de texte pour les décrier et les engueuler haut et fort ! Oui. Sauf que là, je suis obligée de tirer mon chapeau, un genou en terre, au travail qu’Olivier Py et ses deux comédiens ont présenté hier soir à L’Odéon. « les Sept contre Thèbes », tragédie d’Eschyle qui relate la lutte fratricide des fils maudits d’Œdipe, est déjà une lecture marquante en soi. Cette interprétation est le fruit d’un cerveau épatant, servie par la virtuosité de ses comédiens d’une troublante justesse.

L’Odéon, théâtre de la rive gauche, est un bâtiment néoclassique dont l’apparence peut faire penser à une ouverture de Wagner : écrasante, brillante et virile. Il est un des hauts lieux parisiens de la tragédie sérieuse. Il me faut l’avouer, quitte à être raillée : parfois le sérieux, ça m’ennuie. Avant que je puisse me renfrogner dans mon siège de velours pourpre, Olivier Py, directeur de ce distingué théâtre, monta sur la scène pour me couper le sifflet. Tout vêtu de noir, il avait tenu à expliquer sa démarche en quelques mots : un spectacle conçu pour tous les lieux possibles où des individus se trouvent réunis ; une lecture actuelle du texte, bien que ce ne soit pas son habitude, qui se place sur le problème de l’interprétation des images ; la magie de porter à la scène une des plus anciennes pièces de théâtre de l’humanité… Il se retira en nous priant d’imaginer que nous n’étions pas assis dans un théâtre, mais dans n’importe quel lieu qu’il nous plairait d’imaginer. Chose aisée puisque nous n’avons jamais été totalement plongés dans l’obscurité.

Deux acteurs. Deux. Sur les neuf attendus. La scène noire était tronquée de sa surface sur plus des trois quarts, par une haute palissade blanche. Un poste de télévision, le dos tourné aux spectateurs, projetait des éclairs de lumière sur la paroi blanche. Mireille Herbstmeyer commença par nous rappeler que les Sept contre Thèbes était la dernière pièce d’une trilogie, s’ouvrant sur l’histoire de Laïos, et qu’Eschyle avait trempé dans la violence de la guerre, à Salamine. L’introduction s’acheva sur ce que texte, vieux de vingt-cinq siècles, semblait nous proposer comme réflexion sur l’impact des images.

Le spectacle commença sans transition : Étéocle était adossé au cadre de la scène pendant le discours d’introduction de sa partenaire. Celui qui a lu la pièce d’Eschyle peut rapidement comprendre deux choses : la première, qu’Olivier Py est un diable d’helléniste (il propose une nouvelle traduction de la pièce) ; la deuxième, que son adaptation met en lumière l’affrontement du chœur des vierges avec Étéocle, véritable squelette de la tragédie. Le reste, Olivier Py le prouve, n’a pas tant d’importance.

Le spectacle est très court, à peine une heure trente. Je suis sortie agacée. Fumant sous le portique monumental, appuyée à une colonne dorique, je me suis rendu compte que j’étais simplement énervée de constater la victoire d’un système théâtral que j’exécrais. Il fallait donc trouver le pourquoi. Le détail qui faisait de ce spectacle un grand spectacle alors qu’il usait du même langage que tant d’autres qui n’étaient parvenus qu’à me faire perdre mon temps, là où lui m’avait prise aux tripes.

J’ai repris mon chemin, suis rentrée chez moi, et cette question m’a hantée. J’en ai trouvé la réponse il n’y a pas deux heures : l’humilité. Olivier Py et ses comédiens ne prétendent à rien, aucune palme de pseudo-intellectualisme contemporain n’est visée. Le metteur en scène est un intellectuel, un vrai, qui n’a besoin de personne pour le savoir et exploiter les ressources de ses réflexions. Tous trois sont dans la sincérité, leur but est de faire passer un message à travers une tragédie, avec leur corps, sur une scène. Ils savent qu’un message n’a d’intérêt qu’à partir du moment où il est entendu, et c’est là que l’humilité intervient. Ces artistes ne sont pas au service de leur ego mais au service d’un texte, d’un message, d’un art. Ce qui fait la différence entre les Sept contre Thèbes et ces légions de spectacles qui se débattent bruyamment dans la médiocrité, c’est l’âme de l’artiste, la raison fondamentale de l’entrée en scène, la conscience profonde de ce qu’un artiste ne s’appartient pas, mais se doit au monde et à son art. Entièrement.

Alors, oui, les mots sont parfois trop enrobés de déclamation et de grandiloquence à grands renforts de décibels, oui l’intellectualisation du corporel va trop loin, mais bordel de Dieu, ça me tue de le dire, j’en avais les larmes aux yeux ! 

Lise Facchin


Les Sept contre Thèbes, d’Eschyle

Mise en scène : Olivier Py

Avec : Mireille Herbstmeyer, Nazim Boudjenah

Traduction et adaptation : Olivier Py

Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 04 90 82 40 57

www.theatre-odeon.fr

Lundi 19 janvier à 20 heures

Durée : 1 h 20

De 31 € à 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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