Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 22:57

Fabuleuse chorégraphie entièrement dictée
par le langage des mains


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


Pour une génération en quête de nouvelles réponses, d’idéologies cohérentes, de valeurs sûres, le théâtre replace aujourd’hui sur le devant de la scène ses grands maîtres à penser, dont, entre autres, Montaigne. L’auteur des « Essais » n’évoque pour beaucoup qu’un vague souvenir d’école. Cette adaptation donne ainsi à chacun l’occasion de redécouvrir cet homme, un homme constamment en marche vers l’avenir, comme s’il était encore présent. Après une première tentative de mise en scène en 1992, Thierry Roisin replonge dans le vaste espace cérébral du philosophe et fait émerger le mouvement de sa pensée dans un concept scénographique adéquat.

Montaigne est l’inventeur des essais. À défaut de pouvoir classer son œuvre dans un genre littéraire défini, il fait naître ce terme à la publication de son ouvrage. Lui qui n’écrivait que pour mieux se connaître, pour dire, je cite : « mes humeurs et mes opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ; je ne vise ici qu’à découvrir moi-même qui serait autre demain si un nouvel apprentissage me changeait… ». Voilà ce qui résume son art, son métier, sa vie. Une des caractéristiques de l’essai, c’est effectivement l’expression d’une subjectivité. Un texte narratif qui propose une réflexion, expose et analyse. L’analogie avec le théâtre va donc de soi puisque l’énonciateur se met en scène et s’adresse à l’autre. « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute » affirmait Montaigne. Une « invitation au théâtre » pour Thierry Roisin, qui s’attache, d’une part, à conserver la forme mosaïque de l’ouvrage et, d’autre part, à respecter la volonté de l’auteur. « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice » annonçait-il dans la préface de son livre. Ce sont donc les lumières de l’intime qui accompagneront les acteurs sur scène.

Le comédien Yannick Choirat, qui évolue sur un tapis roulant durant toute la durée du spectacle, et qui réalise ici une convaincante performance, réanime Montaigne, tout simplement. Il donne corps à sa pensée continuellement en état de marche. Et, lorsqu’il s’octroie le repos physique, en montant sur son estrade, c’est pour mieux se rapprocher de lui et étudier sa manière d’être. Son naturel apparent concentre toute notre attention sur chacune de ses adresses. « Je me pars sans cesse car je me décris sans cesse », certifiait Montaigne. Inutile donc d’en remettre une couche.

Les mots comme uniques supports de jeu s’inscrivent dans la gestuelle de l’acteur, déterminent ses déplacements, orchestrent l’intervention des musiciens et conduisent les manipulateurs. Le jeu est parfaitement réglé, la scénographie, structurée. Le tout révèle une composition théâtrale qui résulte d’un travail de groupe dont la cohésion est le maître-mot.

© Richard Baron

Par ailleurs, la contemporanéité de ce texte repose avant tout sur le choix de ces fragments. C’est avec Olivia Burton que Thierry Roisin met en exergue les thèmes forts des Essais tels que l’amitié, la religion, le sexe, la mort, le voyage, l’enfance… Autant de sujets qui portent cette inépuisable réflexion de son rapport à l’autre, à soi, au monde. L’accent est également mis sur le concept de temps, « jamais présent », ce temps « mobile », que la « raison sépare en passé et futur », rendu lisible par la scénographie singulière de Jean-Pierre Larroche.

L’intérêt de cette pièce résulte dans ce désir de « déshabiller » le philosophe pour nous faire rencontrer notre semblable. « Je n’ai rien fait aujourd’hui », nous arrive-t-il parfois de constater. À cela, Montaigne réplique d’abord par l’interrogative « Quoi, n’avons-nous pas vécu ? » et poursuit en insistant sur le fait que « prendre du repos est plus important que de prendre des empires ». Pour autant, ce voyageur invétéré a vécu les sept guerres de religion de 1562 à 1592, la découverte du Nouveau Monde et les conséquences du colonialisme, le désordre de la justice en sa qualité de magistrat, etc. De toutes ces expériences, de toute cette violence, il en conclut qu’il n’y a « rien de plus légitime que de faire bien l’homme ». « Une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine » est une de ces célèbres citations. Ce qui compte, selon lui, c’est donc avant tout de « vivre à propos ». Et cette pièce sert définitivement son « à propos ». L’homme libre et indépendant que fut Montaigne, doté d’un esprit critique et d’une curiosité universelle, nous fait ainsi face. Grâce à une mise en scène frontale, linéaire, continue, l’expression tout entière vise la compréhension du sujet par celui qui l’observe. Chaque outil scénique constitue un langage à part entière dans une totale interactivité. La parole naît de ce qu’il vit, de ce qu’il voit, de ce qu’il rencontre sur son chemin (objets, mobiliers, dispositifs divers).

J’insisterai pour finir sur l’efficacité du geste, sur le mouvement du corps, harmonisé au mouvement de la pensée et particulièrement sur cette fabuleuse chorégraphie entièrement dictée par le langage des mains, par ailleurs exceptionellement présentes tout le temps du jeu. Ses mains commes « non siennes », qui « requièrent », « prient », « promettent »… signent dans l’espace la dimension universelle du langage avec sensibilité et humour. Un très très beau moment de théâtre !

C’est la figure de la pensée qui se cherche, toujours tournée vers l’investigation, qu’il s’agissait là d’incarner et de mettre en scène. Un projet, par conséquent, particulièrement audacieux qui méritait d’être réfléchi à deux fois. L’aboutissement de ce travail est vraiment une réussite. L’œuvre vaste et profonde que sont les Essais de Montaigne imposait de faire des choix pertinents pour être traitée sur scène de la façon la plus digeste qui soit. C’est chose faite, et c’est totalement à propos ! La culture, le voyage et la curiosité sont les gardiens de la tolérance et du respect de la diversité. Voilà en résumé ce que nous enseigne Montaigne. Un positionnement de référence par les temps qui courent… 

Audrey Chazelle


Montaigne, d’après les Essais de Montaigne

Adaptation : Olivia Burton et Thierry Roisin

Mise en scène : Thierry Roisin

Avec : Yannick Choirat (comédien), Samuel Maître (clarinettiste), Agnès Raina (flûtiste)

Manipulateurs : Yannick Bourdelle, Baptiste Chapelot, Balthazar Daninos, Marie-Laurence Fauconnier

Scénographie : Jean-Pierre Larroche

Musique : François Marllier

Lumière : Gérald Karlikow

Costumes : Isabelle Périllat

Dramaturgie : Frédéric Révèrend

Collaboration artistique : Olivia Burton

Nouveau Théâtre de Montreuil, salle Maria-Casarès • 63, rue Victor-Hugo • 93100 Montreuil

Réservations : 01 48 70 48 90

Du 15 janvier au 6 février 2009 à 19 h 30 lundi, vendredi ; samedi à 20 h 30 ; mardi et jeudi à 19 h 30 ; les dimanche 25 janvier et 1er février 2009 à 17 heures, relâche les mercredis et le dimanche 18 janvier 2009

Rencontre-débat autour de l’œuvre de Montaigne le jeudi 22 janvier 2009 après la représentation

Durée : 1 h 30

De 9 € à 19 €

En tournée

– 10 au 13 février 2009 : T.N.B.A. de Bordeaux

– 10 mars 2009 : théâtre Le Vivat à Armentières

– 2 et 3 avril 2009 : L’A.C.B., scène nationale de Bar-le-Duc

– 7 au 10 avril 2009 : L’Équinoxe, scène nationale de Châteauroux

– 16 avril 2009 : L’A.R.C., scène nationale Le Creusot

– 28 avril 2009 : Comédie de Caen, C.D.N. de Normandie

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher